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Two Lovers
Avec cette mise en scène, que ne renierait pas Wong Kar Wai version In the mood for Love, la discrétion des sentiments sied parfaitement à une nomenclature esthétique au souffle court, qui fait...
le 13 janv. 2016
Carol, en anglais, signifie "chant de Noël". Todd Haynes n'a pas choisi le nom de son héroïne au hasard : tout le début du film baigne dans l'atmosphère des fêtes de fin d'année. Au rayon jouets d'un de ces grands magasins qui étaient à la mode dans les années 50, coiffée d'un bonnet de père Noël, Therese voit arriver une élégante blonde. La dame cherche une poupée qui n'est hélas plus disponible. Qu'aimait la vendeuse lorsqu'elle était petite ? Les trains électriques. Va pour un train électrique.
Un jouet plutôt prisé d'ordinaire par les garçons. Mais les deux femmes ne cadrent pas avec les normes de la société américaine de l'époque, comme on va le découvrir. D'ailleurs, la vendeuse ne se nomme pas Theresa comme tout le monde, mais Therese. Carol le lui dira à deux reprises : tu es "tombée du ciel". Comme les jouets de Santa Claus qui dégringolent dans la cheminée. Sauf que nul gros barbu ne fera de cadeau aux deux femmes : ce cadeau, le grand amour, elles devront se l'offrir à elles-mêmes.
Telle fut la rencontre, le coup de foudre indispensable à tout mélo qui se respecte. Mais presque tout le film sera le regard rétrospectif - et subjectif - de Therese. Juste avant, dans la scène d'ouverture, on pouvait voir un homme interpeller la jeune femme attablée avec Carol : Therese acceptait de le rejoindre à sa soirée, Carol déclinant et prenant congé. Ce moment anodin sera rejoué à la fin du film, lesté de l'histoire passionnelle que le spectateur, à présent, connaît. Une très belle idée. Therese s'est engouffrée dans un taxi, elle laisse ses pensées vagabonder derrière la vitre embuée de l'habitacle. Le long flashback peut commencer.
Déjà, dans Loin du paradis, remake de Ce que le ciel permet de Douglas Sirk, Todd Haynes traitait des tabous de la société américaine des années 50, période à laquelle il voue une tendresse particulière - on ne saurait l'en blâmer, ne serait-ce que pour la musique, les voitures et la mode vestimentaire. L'épouse modèle du film brisait un triple tabou, différence d'âge, de peau et de classe sociale, en sortant avec son jeune jardinier noir quand son mari découvrait, lui, son homosexualité. 12 ans plus tard, Carol ressemble à une suite, une variation plutôt, en mode mineur. Une variation, car Todd Haynes nous conte une histoire d'amour entre deux femmes, de classe sociale et d'âge différents : trois tabous toujours, l'homosexualité féminine ayant pris la place de la couleur de peau. En mode mineur car le réalisateur se concentre bien plus sur l'histoire entre les deux femmes que sur la réaction de la société à cette histoire. L'entourage de chacune des deux femmes ne se montre pas violent à propos de cette liaison saphique, il ne la prend tout simplement pas au sérieux. Carol s'avère moins dénonciateur, moins mordant, moins manichéen aussi que le mélo de 2003 du cinéaste, le focus étant mis sur la passion qui unit ces deux femmes si différentes.
L'une est une grande bourgeoise, blonde, sophistiquée, mystérieuse, véritable réincarnation de Lauren Bacall. La femme fatale type des films noirs, auxquels Todd Haynes a voulu se référer, en tournant, par exemple, son film en pellicule. Sauf que c'est une femme que Carol va "tomber" ! Ici, je m’interroge : le concept de femme fatale n'est-il pas intrinsèquement lié au masculin ? Toute passion repose d'abord sur le physique ou, d'une manière plus générale, sur "ce que dégage" une personne. Pour croire à une passion, il faut donc être soi-même un peu séduit par la personne montrée. Autant Therese, incarnée par une Rooney Mara aux faux airs d'Audrey Hepburn, est éminemment craquante, autant j'ai peiné à sentir ce qui pouvait attirer chez la froide Carol. Alors que pour un homme je ne me serais même pas posé la question, l'archétype de la vamp étant solidement implanté... Le pari de Haynes est audacieux, mais pas vraiment couronné de succès en ce qui me concerne. Appréciation subjective certes, mais à laquelle tout spectateur est confronté.
Cette femme tombée sous le charme, c'est donc Therese, issue de la classe moyenne, brune, nature, presque naïve, tout le contraire de notre fascinante (pour les hommes) créature. L'alliance de la carpe et du lapin va enrichir l'une et l'autre : Therese abandonnera le job de vendeuse où on la voyait maltraitée pour exercer sa passion de la photographie ; Carol ouvrira son coeur dans une confrontation avec son mari chez le juge. Therese a trouvé l'assurance qui lui manquait, Carol est revenue à plus de sincérité, quitte à perdre la garde de sa fille.
Car le conflit qui oppose cette femme de tête à son mari est au centre de l'histoire : en instance de divorce, le couple se dispute la garde de la jeune Rindy, fruit de leur union. L'homosexualité de Carol peut la lui faire perdre, à cause d’une "clause de moralité". C'est bien cette perspective qui convaincra Carol d'interrompre son histoire avec Therese : l'instinct maternel a pris le dessus... jusqu'à la confrontation chez le juge où Carol, courageusement, refuse de se renier.
Puis tente de regagner la jeune femme : on découvrira que dans la scène initiale, peu avant d'être dérangée, Therese venait de décliner l'offre de Carol de venir habiter avec elle. L'interruption par l'homme prend soudain un tour dramatique. Jusqu'à l'émouvante scène finale, dans un restaurant enfin aux couleurs chaudes, s’achevant sur un regard échangé et l’esquisse d’un sourire de Carol. Haynes comme ses deux actrices le disent bien dans le bonus du DVD : The Price of Salt, le roman de Patricia Highsmith dont ce Carol est l'adaptation, était peut-être le premier à conclure une histoire de couple lesbien par une sorte de happy ending, fût-il simplement suggéré.
Pour aboutir à ce résultat, les deux femmes vont devoir s'extraire de leurs carcans respectifs. Todd Haynes nous les montre souvent en surcadrage, à la façon d'un Fassbinder, dans l'encadrement d'une porte, derrière une vitre sale ou dans l'habitacle d'une voiture. Il s'agit bien sûr de suggérer l'enfermement, la solitude de chacune des deux femmes, bien qu'elles soient l'une et l'autre très entourées et sollicitées.
Puisqu'on est à Noël, la neige ou les vitres embuées contribuent aussi à cette sensation d'un univers bouché, entravé. Carol regarde un train qui tourne en rond en un tout petit cercle. Pour Therese, le voyage en France que lui suggère avec insistance son amoureux ne revêt aucun caractère libérateur. Voyant Carol subir sa belle-famille et les avances persistantes de son mari, Therese n'a nulle envie d'entrer dans ce cadre sclérosant : elle décline la proposition de Richard de se marier, dans une belle scène d'appartement où les deux jouent à cache-cache d'une pièce à l'autre autour d'une cloison, comme dans le début du Mépris de Godard. "Je m'attache à des personnes avec qui je peux réellement parler", lance-t-elle au jeune homme qui, furieux, quitte les lieux.
Une petite critique ici : précisément, on ne voit jamais les deux femmes "réellement parler". Lors de la première entrevue, la conversation va rapidement sur une future invitation de Carol chez elle. Elles se regardent beaucoup, se touchent parfois, mais question conversation, ce qu'on verra sera assez limité.Todd Haynes élude ici une difficulté car quand on veut aimer une personne qui n’est ni de sa génération ni de sa classe sociale, c’est bien souvent là que le bât blesse. Comme souvent, le cinéma ne montre que la face séduisante des choses...
Faute de passionnants échanges, puisque c'est Noël on se fait des cadeaux : Carol offre à Therese l'appareil photo que le spectateur attentif aura vu en réclame dans une vitrine derrière elle dans la rue ; cet appareil permettra à Therese de "fixer" leur histoire si précaire. Quant à Therese, elle offre le Easy Living de Billie Holiday, ce standard qu'elle lui avait joué au piano et qui dit : "living for you is easy living, it's easy to live, when you're in love"... On entendra la version de la grande chanteuse de jazz si souvent malmenée par les hommes. (Version expurgée hélas du pont joué splendidement par son sublime ami Lester Young. Les amateurs du "Président" partageront, peut-être, ma déconvenue.)
Par ce genre de détails, Todd Haynes parvient tant bien que mal à faire exister la relation. On est dans les années 50, pas dans Les Olympiades de Jacques Audiard ou chez Gaspard Noé, on ne se jette donc pas dessus d'entrée de jeu : il faudra une bonne heure pour que l'attirance se concrétise charnellement. La banalité guette toujours ce genre de scènes pour lesquelles j'apprécie généralement le hors champ. Ici l'étreinte se veut artistique semble-t-il. Elle est surtout longuette, de surcroît répétée inutilement dans un autre hôtel. L'essentiel est ailleurs, dans les conséquences qu'aura cette liaison chez l'une et l'autre : Therese s'est fait embaucher au New York Times, quand Carol a repris sa vie en mains, travaillant pour la première fois depuis qu'elle s'est mariée, dans le magasin de meubles d’Abby, son amie d’enfance et ancienne amante. Cette histoire avec Therese lui aura donné la force de remettre en jeu son existence confortable de femme de banquier. Leur virée à la Thelma & Louise aura donné des ailes à l'une et à l'autre.
Mais Therese n'est pas Thelma car la réalisation de Todd Haynes se distingue de celle d'un Ridley Scott. "Elégance" est sans doute le mot qui qualifie le mieux le style du cinéaste. Le soin apporté aux couleurs, ici assez délavées, et au rendu plastique de l'image, ici jouant sur le grain et le flou, font le charme de son cinéma, porté par la photographie du fidèle Ed Lachmann. La bande originale extra diégétique, toujours un peu trop présente à mon goût chez Haynes, est ici une réussite, mélancolique à souhait. Quant à ce qui émane des radios ou des vinyles, ce n'est quasiment que du jazz donc ça se déguste...
Relevons quelques jolies choses. Un plan large nocturne dans les locaux du New York Times où Dannie, l'un des prétendants de Therese, essaie de l'embrasser. Lui répond un autre à la fin, de la fête où s'est rendue Therese, montrant de l'extérieur deux bouts de pièces allumées séparées par un mur noir. La tête du mari de Carol qui vient de se faire fermer la porte au nez par Abby, dans l'encadrement de la vitre. Un panoramique latéral montrant Therese en pleurs dans un train puis son reflet dans la vitre d'un taxi, enfin entrant chez elle de nuit sans coupure (probablement une doublure pour la troisième apparition) : assez magique. Les reflets dans la vitre du motel lorsque Carol apprend qu'elle s'est fait espionner par son mari. Les trois petites valises blanches soigneusement disposées dans une chambre d'hôtel de luxe, alors que Carol s'est affalée sur le lit. Une image de café new yorkais à la Edouard Hopper, sur laquelle Todd Haynes aurait pu s'attarder un peu plus longuement...
Face à toutes ces belles trouvailles, déplorons deux choses, l'insistance un peu trop appuyée sur le vernis à ongles rouge vif de Carol, et le fait que vraiment ça clope trop. Marre de ce cliché-là au cinéma.
On ne peut conclure sans évoquer l'interprétation du duo féminin : Cate Blanchett incarne bien cette beauté froide qui s'humanise peu à peu, cette femme de tête qui, peu à peu, baisse la garde. Mais c'est Rooney Mara, très justement récompensée à Cannes, qui crève l'écran par sa sensibilité à fleur de peau, exprimée tout en retenue. L'une et l'autre magnifient le projet cohérent du réalisateur qui reprend les arguments de son déjà réussi Loin du paradis d'une façon plus feutrée. Le sourire ultime de Carol semble dire qu’on s’en est, un peu, rapproché.
7,5
Créée
le 26 juin 2023
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