[Critique contenant des spoils]
Interviewé sur France Inter à propos de son dernier opus, Jacques Audiard a déclaré qu’il était pudique et n’était pas très à l’aise avec les scènes de sexe. On se demande alors pourquoi il en a mis tant dans son film : le tournage dut être une torture...
Très rare que les scènes de sexe me convainquent au cinéma. Pour une raison simple : elles rendent compte d’une réalité extérieure, alors que la beauté du coït se vit à l’intérieur. En bref, ce qu’on voit au cinéma c’est la baise (c’est d’ailleurs le seul mot employé), qui n’a rien à voir avec faire l’amour… expérience beaucoup plus complexe à traduire en images. Le plus souvent, le cinéma s'en tient à la baise, l'esthétisant, à l'instar d'un Gaspard Noé, mais échouant à traduire vraiment autre chose que ce que déversent les sites pornographiques.
On peut se demander si filmer un coït, en 2021, n'est pas la plus banale, la plus triviale chose qui soit. Avec les scènes de boîtes de nuit peut-être.
L’une des inspirations de ces Olympiades, toujours dixit son auteur, serait Ma nuit chez Maud ? Là où les protagonistes discouraient toute la nuit, ici on « baise et on voit après ». Là où le héros incarné par Trintignant était sidéré par la grâce d’une jeune femme à l’église, on rembarre sa partenaire d’un « pas ce soir » avant de bien lui signifier que « c’est pas parce qu’on a baisé une semaine qu’on est ensemble ». On recrute un étalon sur une appli, vite expédié, entre deux services du restau dans lequel on travaille. Jacques Audiard l’explique lui-même : la différence avec sa génération, c’est qu’on parlait beaucoup avant de se jeter l’un sur l’autre. Comme dans le film de Rohmer en effet.
C’est peu dire qu’on ne parle plus : les rapports entre les êtres dans le film d’Audiard sont d’une indigence quasi constante. Pourquoi Camille et Emilie s’aiment-ils ? Presque tous leurs échanges tournent autour du sexe. Et, pour bien enfoncer le clou si j’ose dire, Audiard le montre, contrairement à Rohmer. Le résultat : plus aucune magie, plus aucun mystère, ce qui faisait la force d’une œuvre comme Ma nuit chez Maud. Il ne suffit pas de lâcher un « je t’aime » dans une ultime scène pour rattraper 1h45 de prosaïsme le plus cru. Rohmer n’avait pas besoin de recourir à cet expédient car il suggérait plutôt que de montrer. Là où il tournait autour du pot, Audiard nous montre le pot.
Est-ce l’époque qui a changé ? Sûrement. A ce point ? C’est à voir. Audiard retranscrit-il bien cette époque ? C’est à voir aussi. La réticence à s’engager me semble juste. La banalisation du coït aussi. Sous l’influence du porno : comment Emi peut-elle lâcher à Camille un « j’ai envie de te sucer », si ce n’est pour se conformer aux codes du porno ? Car, examinons bien la chose : une fille qui fait une fellation à un gars, c’est simplement un cadeau, pas une « envie » au sens fort du thème. La relation est à sens unique, c’est ça qu’il faudrait que le cinéma dise aussi. Pas du tout frustrant pour la fille ? On s’étonne qu’une ardente féministe comme Céline Sciamma laisse passer un tel fantasme andro centré…
Je m’interroge, quand même. Le sexe s'est banalisé, sans doute, mais est-ce que pour autant on questionne frontalement sur sa vie sentimentale un candidat à la colocation ? Est-ce que pour autant le candidat en question lâche de but en blanc à une inconnue qu’il a une « vie sexuelle intense » ? Le personnage de Camille, qui couche avec toutes les femmes qu’il rencontre, est-il pour autant un reflet de l’époque ? Quel est l'effet sur le spectateur d'un tel modèle, si ce n'est de s'apitoyer sur ses propres performances ? On retrouve un questionnement lié au porno... sauf qu'on est censé avoir affaire à un auteur de premier plan du cinéma français.
Si la banalisation du sexe est tout de même une réalité qu'on ne peut nier, il ne fait pas bon figurer parmi les pourvoyeuses (un film tel que Despuès de Lucia, de Michel Franco, le montrait bien). Nora, victime d'une méprise qui est l'une des belles idées du film, l'apprend à ses dépens : la scène dans l’amphi constellé de téléphones allumés est cruelle à souhait. De même, lorsqu’Emi se montre directe en suggérant que Nora a voulu « se faire enculer », Camille la renvoie dans ses cordes pour ses propos « dégueulasses ». Tout ne semble pas complètement réglé sur la question : une certaine hypocrisie persiste, justement dénoncée.
Comment, puisque le sexe est devenu le point de départ et non d’arrivée, en arrive-t-on à l’amour ? Tel est le propos du film. Sujet intéressant, mais pas formidablement traité.
D’abord, parce qu’il faut en passer par tous les poncifs de la génération actuelle : scènes en boîte de nuit donc, consommation de stupéfiants, recours aux applis de rencontres, échanges par sms, addiction aux séries (et aux yaourts), succès du stand-up, cosmopolitisme affirmé, sexualité ouverte (Nora et Louise à la fin : ça, ça a dû être exigé par Céline Sciamma), le film semble cocher une à une les cases, scolairement. Rendons tout de même cette justice à Audiard : contrairement à Kechiche dont on pourrait ici rapprocher l'agaçant Mektoub my love, canto Uno, il n’abuse pas des tics de langage des « milleniums » : pas trop de « du coup », de « en fait » ni de « en vrai ». Merci, Jacques, Céline et Léa.
Malgré tout, le film se veut ancré dans son époque. Au point de forcer, parfois, le trait : ainsi, on sait que les diplômés d’aujourd’hui s’investissent parfois dans des voies très différentes de leurs études, ils ont cette liberté d’esprit. De là à ce qu’une diplômée de Science-Po préfère bosser dans un call center ou dans un restaurant... Non, lorsqu’un(e) jeune diplômé(e) se réoriente, c’est toujours pour choisir un métier qui fasse sens (ex : devenir agriculteur bio), pas pour prendre un bullshit job ! Idem pour le prof passionné de lettres qui préfère faire l’agent immobilier...
D’autres boursouflures scénaristiques posent problème : l’histoire de la grand-mère en EHPAD, sans doute là pour évoquer comment Emi est écartelée entre sa culture d’origine et sa vie en France, est insuffisamment développée ; quant au passé sulfureux de Nora, dix ans à coucher avec son oncle, il est là pour expliquer les difficultés sexuelles de la jeune femme mais il paraît lui aussi bien artificiel. Plutôt que de densifier les relations entre ses personnages principaux, les auteurs ajoutent ces verrues scénaristiques qui peinent à exister. Nora qui contacte « Ambersweet » en webcam, j’ai eu quelque peine à y croire au début, et puis finalement Audiard parvient à convaincre : crédible que Louise trouve dans cette relation une échappatoire à sa solitude – même si le jeu des photos qu’on brandit est à la limite du ridicule quand même.
Ensuite, il y a ce noir et blanc, qui ne se justifie pas trop à mes yeux. Selon Audiard, il s’agissait « d’universaliser encore plus [les] protagonistes et leur diversité » (interview au journal Marianne). Mouais… pas très convaincu par l’argument. En plus, il n’est même pas magnifique, comme s’empresse de dire la critique paresseuse dès que le noir et blanc est utilisé. Quant à l’incursion de la couleur sur une unique scène de Webcam, elle fait figure de coquetterie ajoutée à la coquetterie.
Entendons-nous bien : Les Olympiades n’est pas un mauvais film. Le quartier du XIIIème arrondissement de Paris, en particulier, y est joliment dévoilé. Il faut dire que les tours c'est très photogénique, Gagarine en avait bien exploité, déjà, la plastique. Les comédiens, pas des stars, sont tous convaincants. L'image n'est jamais laide, aucune faute de goût à déplorer, en dehors de la série de poncifs mentionnés ci-dessus. Pas un mauvais film mais rien de passionnant non plus, rien de novateur, rien qui puisse laisser dans mon esprit une trace durable, contrairement à son modèle rohmerien.
Je ne voudrais pas pour autant jouer les vieux cons qui ruminent leur "c'était mieux avant" : Ma nuit chez Maud n'est pas non plus à mes yeux un chef d'oeuvre, il a aussi ses longueurs,
https://www.senscritique.com/film/Ma_nuit_chez_Maud/critique/222060455
mais il porte en lui quelques fulgurances qui font cruellement défaut au film d'Audiard. L'époque ? Mieux vaut ne pas considérer l'un et l'autre comme des reflets de leur temps, sous peine de succomber à une nostalgie mortifère...