« Les films avancent comme des trains, tu comprends ? Comme des trains dans la nuit » (François Truffaut)


Déclinaison diurne et volontiers alanguie de la formule restée célèbre de La Nuit américaine (1973), l’ouverture de Certaines Femmes se place sous le signe d’un train en marche, parcourant les contrées arides du Montana. Cet enregistrement si simple, si nu, d’un déplacement étiré dans l’espace, d’un trajet pleinement accompli dans la diagonale du cadre, ravive inévitablement le spectre d’un autre film, primitif celui-là : la fameuse Arrivée d’un train en gare de La Ciotat (1895), des frères Lumière. C’est donc tout à la fois une essence et une origine qui se trouvent convoquées dans cette image a priori sans enjeux, où train et cinéma renouent avec un chapelet d’images primordiales : tous deux enfants d’un même siècle – le XIXème, celui de l’industrie et de la machine – qu’ils jalonnent et récapitulent ; mais aussi le train comme motif de cinéma, moteur de récits, qui scande la mort d’une époque – celle des pionniers de l’Amérique, dont le western aura construit le mythe. Le temps d’un plan, Kelly Reichardt retrouve l’épure primitive, à même de figurer les racines d’une nation et d’un art, qui était déjà au cœur de son chef-d’œuvre, La Dernière piste (2011). La dynamique de ce prologue, qui accueille un mouvement jusqu’à sa pleine sortie du cadre, fait écho au triple portrait à l’œuvre dans Certaines Femmes : trois femmes, trois histoires, et autant de trajectoires filantes et solitaires, sans début ni fin, captées dans l’instantané d’un souffle, puis rendues à l’arbitraire de leur destinée. D’où viennent-elles ? Où vont-elles ? Nous n’en saurons rien. Des possibles s’entrouvrent, d’autres prennent fin ; seule subsiste, impassible, la trame sans cesse renouvelée des travaux et des jours.


Chaque épisode de cette chronique à trois voix exhale un même gris de l’existence, fait d’espoirs fragiles, de menues rancœurs et de grands déchirements, d’une certaine désaffection des rapports humains aussi, et tout particulièrement entre les sexes. L’occasion pour Kelly Reichardt, en adepte convaincue de l’évidement des formes et des récits, de radicaliser un peu plus son cinéma : aux lignes de fuite spatiales qui, d’Old Joy (2007) à La Dernière piste, mettaient jusque-là ses personnages en mouvement, se substituent des parcours ancrés dans l’ordinaire, guettés par l’immobilisme. Dès lors, c’est le film lui-même qui menace de se figer, comme en atteste ces deux premiers tiers où, à trop épurer, l’apathie n’est jamais loin. Le regard de la cinéaste, toujours aussi juste et affuté dans sa manière de capter un regard, un mot, ou un geste qui n’advient pas, ne semble plus porté par un imaginaire, et peine à insuffler du relief à la matière du quotidien. Ce n’est peut-être pas un hasard si le troisième et dernier segment, de loin le plus beau, est le seul à réintroduire sensiblement la question du voyage, du déplacement. Il y a les trajets de contraintes et de fatigue – ceux, hebdomadaires, d’une jeune avocate désargentée pour donner des cours du soir dans une petite bourgade à des centaines de kilomètre de chez elle. Il y a un trajet de désir et d’espoir – celui d’une éleveuse de chevaux timide et solitaire qui s’éprend de la jeune femme, et, après l’arrêt des cours du soir, entreprend le voyage inverse pour la retrouver. Entre les deux, une brève et sublime balade à cheval entre les deux femmes, où chacun reste libre d’y projeter ce qu’il souhaite – relecture féministe et actuelle d’un motif de western, discrète parade de séduction – : reste deux visages saisis dans toute la plénitude d’un instant suspendu, délivrés des exigences du quotidien et des passions humaines, le temps d’une excursion sur un parking de diner plongé dans la nuit. Porté par deux actrices en état de grâce (Lily Gladstone et Kristen Stewart), ce dernier tiers d’une sensibilité renversante prouve, si besoin était, que Kelly Reichardt reste l’une des voix les plus précieuses du cinéma américain actuel.


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Le 4 février 2017

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