Le dernier film de Bunuel est aussi la quatrième adaptation de La Femme et le Pantin. Naturellement, Bunuel ne se contente pas, contrairement à ses trois prédécesseurs, de la représentation d’une romance contrariée ou même d’un amour-fou non-partagé ; il met le sujet du roman de Pierre Louys au service de ses thèmes fétiches et travaille avec Jean-Claude Carrière une narration 'divisée'. Plus que jamais avec cette œuvre davantage 'grand-public' Bunuel se fait artisan précis, traduisant des bases ambitieuses avec une apparente légèreté, des envolées fantasques à chaque coin de sa pellicule.


Castration douce. Bunuel a souvent traité de la frustration, y compris sous un angle social (Le charme discret de la bourgeoisie en est le plus fervent témoin) mais ici il va plus loin, car c’est de passivité devant la domination qu’il s’agit. Impossible de ne pas s’émouvoir du sort de Mathieu (Fernando Rey, l’acteur-fétiche de Bunuel), manipulé par une jeune femme qui jamais ne se donne, tout en le laissant la poursuivre à travers l’Europe ; mais en même temps, comment ne pas céder au sarcasme ou à la consternation amusée devant ce vieux bourgeois digne et croulant incapable de se désaliéner. Cet obscur objet du désir a été abondamment commenté, sa réalité est simple : en premier lieu, sur le plan individuel, il traite de la virilité en déchéance d’un homme mené par le bout de la queue.


Masochisme ordinaire. Malgré les atours du dominant social, Mathieu est perpétuellement le dominé dans les rapports de force ; de même, malgré son éducation et ses moyens supérieurs, il est le plus naïf de cette curieuse relation. Toutefois on ne s’offusque pas de sa condition, mieux, les personnages du train auquel il raconte son histoire semble lui donner leur bénédiction. Dans Cet obscur objet du désir, c’est toute la communauté humaine qui est devenue masochiste ; la présence d’un terrorisme hégémonique et incohérent dans ses revendications atteste de cette soumission un brin joyeuse du corps social. Un attentat peut se produire au coin de la rue et pour nos personnages, il s’agit simplement de se protéger en choisissant le bon trottoir ; cette vision apporte un complément aux coups portés par Bunuel aux institutions traditionnelles. Il évolue par rapport à la dénonciation des autorités déloyales pour voir plus loin, avec le sens de l’inversion généralisé, la résignation aux turpitudes sadiques de quelques-uns, caractéristique de la bourgeoisie du monde qu’il s’apprête à quitter ; ainsi il ajourne sa critique, là où elle trouvait son point culminant mais en se terrant dans le cynisme avec Le charme discret.


Théâtre. La tendance s’est imposée dans les derniers films de Bunuel et trouve son expression la plus subtile et radicale dans Cet obscur objet : le cinéaste adopte des manières propres au théâtre. D’abord dans sa mise en scène, il préfère des décors artificiels ; ensuite, l’ensemble est narré par Don Matteo, comme s’il était seul sur scène, lequel s’adresse à trois garants de l’ordre (moral avec la dame du monde et ménagère, mental avec le psychiatre et judiciaire avec le magistrat) appliquant avec entrain leur chorégraphie sociale, toujours prêts à s’échanger de vives politesses tout en étant à l’affût de ce qui mettra en avant leur profil. Mais surtout, la présence de deux actrices pour un personnage, pratique courante au théâtre, est une première au cinéma. Elle permet de donner un écrin plus large et fidèle à la personnalité contradictoire de Conchita ; d’un côté, la bimbo semblant survoler la situation mais s’avérant coriace et odieuse (Angela Molina, le versant facile, latin, rafraîchissant) ; de l’autre, une femme plus froide et adulte, annonçant ses conditions qu’elle considère comme un compromis (Carole Bouquet, le versant incisif, élégant, magnétique). Et toujours, une Conchita joueuse et libre, capable de tout, sautant d’un rôle social à l’autre avec la nonchalance d’une [parasite hissée au niveau de] dominatrice partout dans son élément.


Désir. C’est aussi l’histoire de l’entretien de la passion : à la façon des 'amoureux de l’amour', il y a les accrocs du désir. L’aspiration à la stimulation éveille tous les sens, arrache aux choses triviales ; mais l’accomplissement du désir signe souvent sa mort et sa déception, car l’imagination reçoit une claque et les sens sont comblés, qu’importe leurs desseins. Et en maintenant le désir, Conchita maintient son tuteur en réserve ; elle a pris les leçons de Tristana, elle a laissé un vieux lui jeter le grappin, elle le tient le plus longtemps possible, pour éviter de faner dans ses bras et ses rentes, sans pour autant perdre son plus grand adepte, son soumis le plus dévoué, sa solution de repli et son défouloir. 


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Zogarok

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