Tu les connais, ces mecs. Le mien a une gueule d'ange, mais quand même anguleuse. “L'ange anguleux”, ça lui aurait plu tiens, comme surnom. Enfin “surnom”, il m'aurait vite corrigé là. "Sobriquet”, c'est mieux.
Le problème avec ce type, bien sec et plein d'aplomb, c'est qu'il a le verbe en guise d'hameçon. Une fois que t'as tendu l'oreille, il te tient. Normalement un gars comme lui, ça a pas de vocabulaire mais ça a au moins des horaires : ça vient te secouer entre 7h et 8h, dans le bus qui t'emmène au bahut, et de 17h à 17h30, quand t'en sors. Le reste du temps, tu t'imagines qu'il est occupé à insulter les mères des filles qu'il a pas réussi à choper. Toutes des putes sauf maman (la sienne, évidemment).
Pas de bol pour moi, l'ange anguleux, c'est l'inverse : il a du vocabulaire et pas d'horaires, dispo H24 pour me faire tendrement baisser les yeux. Faut dire, ça lui suffit pas d'être le caïd du village, il a aussi lu des livres. Beaucoup. C'est le second mythe de l'enfance qui s'effondre, ça, après le Père-Noël : les gens qui lisent sont pas tous des Père Castor. Ce qui me tue, c'est qu'il a de l'à-propos. Il te sort le mot “cacochyme”, sans prévenir, et ça tombe juste.
Ce genre de gars, c'est comme les bons sacs poubelles : tu sais pas que ça pue tant que tu l'as pas côtoyé d'assez près. D'ailleurs il s'y connait, en odeurs. Je peux pas péter dans la pièce sans qu'il commente, narine retroussée, que c'est pas normal de sentir si mauvais, qu'y doit y avoir une maladie là-dessous. Le coloc' se fait proctologue. Enfin pas coloc' non, m'enfin dans ce village, tout le monde est un peu coloc'. Tu peux pas déménager bien loin, à moins de déserter la commune.
La promiscuité, on appelle ça. En 14-18, dans les tranchées, les Poilus connaissaient bien. Des fois je me dis que c'est un scandale de se plaindre comme ça. Mon pote-bully, c'est la plaie, mais c'est pas les rats, la boue, la dalle et le froid. Y a cent ans et quelques, les jeunes du village auraient tué pour être à ma place. D'ailleurs ils ont tué, pour être à ma place. Pour revenir chez papa et maman, si possible entiers. On se rend pas compte. J'ai pas de vrai problème, au fond, je crois. Mon plus proche ami est un intello en TN, faut s'y faire.
Je m'y fais, un peu, quand je vois cette fille. Un rayon de soleil au milieu de l'orage. Pas au sens ridicule du truc, comme une fleur sur un tas de fumier ou je sais pas quoi, non non, c'est le rayon de soleil qui fait mal aux os car tu sais qu'il a rien à faire là, dans ton quotidien bouché, dans ton ciel à toi. D'un coup elle arrivé et tu vois l'horizon. Dans le désert y aurait un bédouin pour m'avertir : c'est un mirage, con de touriste, avance pas ou tu vas tomber. Là, j'ai fait un pas. C'était beau.
Mais l'ange anguleux, il a du flair. Mon petit sourire en coin, ça l'incommode. Il devrait jouer aux échecs, il serait redoutable. Constamment un coup d'avance. Il m'a vu regarder cette fille avant même que je la voie. Il m'a vu la chercher du regard, quand elle existait pas encore. C'est l'entremetteur des bancs publics, le régisseur des clopes fumées en silence. Il sait ce qu'on sait pas, il devine ce qu'on réfrène. Cet embryon d'épanouissement qu'il renifle chez moi, ça le stresse.
Il veut pas gagner, il veut que toi, tu perdes. Alors il pose son cul en terrasse. On était bien elle et moi, avant qu'il arrive. Il est vulgaire, il le sait, et on sait qu'il le sait. Ca l'amuse que sa caboche, bourrée de littérature noble, soit plantée au sommet de ce corps nonchalant qui écarte les cuisses et toise son prochain. L'ambiance est retombée en moins de temps qu'il en a fallu à son cul pour toucher la chaise. C'est long, cinq minutes, quand t'es dans la ligne de mire du poète en survet'.
Pourtant il est là, ce gars. Je veux dire, vraiment là. Grosse embrouille en vue, avec les gitans du coin. Eux, tu les dresses pas comme il m'a dressé. Ils se serrent les coudes, et ils serrent les dents. Il est mignon ce village. J'aime ses rues trop calmes, ses portes un peu basses. Mais du coup, pas de témoin quand on te cherche des poux. Heureusement qu'il était là, l'ange anguleux. Je suis pas dupe, y a de l'égo là-dedans. Me sauver, c'est me dominer un peu plus, mais personne risque de se faire planter pour si peu.
En tous cas, lui, il risque pas tant pour si peu. Lui, il a lu, il est pas con. Il a le coeur dur, mais il bat. Sa petite maman, tu peux être sûr qu'il s'en occupe. On a de la chance, avec le recul. Se faire courser par des gitans, c'est mieux que d'affronter les baïonnettes en 14-18. Mon ange, j'y crois à son grand sourire quand on s'appelle en visio, maintenant que j'ai mis les voiles.
Au village j'osais pas dire non, aujourd'hui j'ai choisi l'armée. Chasse le naturel, il revient au pas de l'oie. Au moins là-bas les gueulantes, elles sont légitimes. Là-bas, courir, c'est une seconde nature. Là-bas, je me dis qu'y en a pas un qui prendra moins de soufflantes s'il mange pas correctement à table. Je suis entouré de gus qui ont la pression. J'ai juste un peu d'avance sur eux, de ce côté là. L'ange anguleux a même plus besoin d'être là. Ma tête, il y a élu domicile.
Les moments où j'aurais dû ouvrir ma gueule au village, j'y pense, comme à ceux où j'aurais dû la fermer. Si on se sent nul, on baisse la tête, le temps que l'orage passe. Autre mythe de l'enfance qui s'effondre, ça. Quand t'es gosse, tu peux pas décevoir une personne au-delà de ta capacité à réparer. Une fois grand, t'as ce pouvoir terrible de gâcher pour de vrai. Alors tu cogites, tu t'apitoies, tout tassé-embarrassé.
Mais au fond, tout ce que tu peux faire, c'est du bruit. Le silence, c'est bon pour ceux sous terre, pas ceux au-dessus. Tes remords, à l'échelle du monde, c'est du vent dans un bocal. L'ange anguleux, il a compris ça avant tout le monde. Faut tâcher d'exister. Ta mollesse le révolte. "Tu t'en bats les couilles d'un peu trop de choses et c'est bien ça le problème". Comme tout proche digne de ce nom, c'est quand il a raison qu'il est le plus énervant.