« They're her children. More exactly, they're the children of her rage. » DR. HAL RAGLAN

À la fin des années 70, David Cronenberg fait ses premières armes dans le cinéma commercial avec Fast Company, un film centré sur le monde des courses automobiles. Il s'agit d'un projet de commande, loin de ses préoccupations thématiques habituelles. Cependant, malgré cette incursion dans un registre plus conventionnel, Cronenberg travaille simultanément sur une œuvre profondément ancrée dans ses angoisses et son expérience intime. Ce double projet illustre une tension créative entre exigences commerciales et expression artistique personnelle, tension qui caractérisera d’ailleurs une grande partie de sa filmographie.

The Brood constitue une transposition cinématographique des douleurs intimes que David Cronenberg traverse à cette époque. En plein divorce, il se heurte à la détérioration dramatique de sa relation conjugale, exacerbée par l’influence d’un groupe aux tendances sectaires, prônant une forme radicale d'antipsychiatrie. Cette idéologie, rejetant toute approche médicale conventionnelle de la santé mentale, aurait profondément influencé son épouse, la coupant progressivement de la réalité et de sa famille. L’élément le plus tragique de cette histoire réside dans la tentative de son ex-femme d’entraîner leur fille Cassandra dans cette spirale. Se sentant impuissant face à cette dérive, Cronenberg en vient à prendre une décision extrême : enlever sa propre fille afin de la soustraire à cette emprise destructrice.

Cette expérience, marquée par la peur, la colère, le sentiment de trahison et un besoin viscéral de protection, va trouver une expression symbolique et cathartique dans son récit. Le film devient ainsi une forme d’exorcisme émotionnel, où la violence psychologique se matérialise littéralement à l’écran à travers le corps, dans une vision cauchemardesque de la parentalité et du trauma. L'horreur y est utilisée comme un langage pour explorer la dévastation intime, à la croisée du corps et de l’esprit, ce qui en fait l’une des œuvres les plus personnelles et dérangeantes du réalisateur.

En 1979, The Brood sort en salles, et marque une étape paradoxale pour David Cronenberg : d’un côté, il livre Fast Company, un film commercial qui passe relativement inaperçu, et de l’autre, il propose une œuvre radicalement intime qui préfigure le cinéma viscéral et organique pour lequel il sera bientôt reconnu.

The Brood c’est comme entrer sans prévenir dans un cauchemar que quelqu’un d’autre avait fait… Mais qui ressemble étrangement au sien. Ce film ne se contente pas de raconter une histoire, il l’inocule. Une fois terminé, il laisse une trace dans le corps, une sueur froide, un frisson qui vous colle à la peau pendant des jours.

Je ne m’attendais pas à ressentir à quel point la douleur de David Cronenberg transparaissait dans chaque image, chaque cri, chaque silence. C’est son film le plus personnel, et ça se sent viscéralement. Il a mis ses tripes sur la table, littéralement.

Samantha Eggar. Mon Dieu. Je n’ai pas de mots assez précis pour dire à quel point elle est glaçante. C’est une performance habitée, démente, presque sacrée dans son étrangeté. Quand elle se dévoile, au sens propre, dans la scène finale, j’ai cru arrêter de respirer. Il y a quelque chose de profondément dérangeant dans la manière dont elle joue Nola : elle est à la fois victime et bourreau, enfant et monstre, douloureusement humaine et totalement autre. Sa voix douce qui dissimule une fureur primitive… Son regard comme perdu dans un gouffre. Et ce corps, mutilé par l’esprit, exposé comme un manifeste de la psyché tordue.

Et les créatures. Ces petites choses difformes, vêtues comme des enfants mais porteuses d'une rage silencieuse… Elles sont la matérialisation pure du malaise. On ne sait pas tout de suite ce qu’elles sont, mais on comprend instinctivement qu’elles ne devraient pas exister. Elles viennent du refoulé, du non-dit, de la douleur qu’on n’a pas su exprimer autrement. Cronenberg réussit là un coup de maître : il rend littéral le monstre intérieur. Il le met au monde.

Cindy Hinds, dans le rôle de la fille de Nola, joue avec une telle justesse dans un film aussi tordu. Elle n’en fait jamais trop, elle est d’une pureté fragile, d’une sobriété qui vous brise le cœur. On ressent toute la confusion, toute la terreur contenue derrière ses yeux. Elle est le centre émotionnel du film, celle qu’on veut protéger, comme Cronenberg a voulu protéger sa propre fille.

D’ailleurs il y a peu à dire sur Art Hindle, le papa, avatar de David Cronenberg qui subit les événements sûrement comme Cronenberg les a subit lui-même.

Oliver Reed, en psychiatre un peu trop sûr de lui, apporte un contrepoint fascinant : il incarne la science dans un monde où les émotions deviennent chair. Mais ici, la science échoue à contenir la folie. Et c’est là que le film frappe fort : il n’y a pas d’ordre, pas de logique, pas de solution. Il n’y a que la douleur. Qui enfante. Littéralement.

Ce n’est pas un film d’horreur au sens classique. Il ne cherche pas le sursaut facile, il vous creuse lentement, comme une vrille. Il vous observe, vous guette, jusqu’à ce que vous soyez vulnérable. Et puis il vous touche là où ça fait mal : la famille, l’enfance, le corps.

Ce film est malade. Mais pas d’une maladie grotesque ou gratuite, non, il est malade comme peut l’être un rêve trop vrai. Un rêve qu’on fait les yeux ouverts, dans un coin sombre de l’âme. C’est une œuvre d'exorcisme, une œuvre de sang et de larmes, une œuvre d’amour aussi. L’amour défiguré, peut-être. Mais l’amour, quand même.

The Brood est bien plus qu’un simple film d’horreur : c’est une plongée viscérale dans les tréfonds de la psyché humaine, une métaphore cauchemardesque des blessures affectives que l’on transmet malgré soi. À travers une mise en scène oppressante, des performances saisissantes, notamment celle, terrifiante, de Samantha Eggar et une symbolique organique d’une rare puissance, David Cronenberg transforme sa propre douleur en une œuvre dérangeante, intime et inoubliable. Rarement le cinéma n’aura rendu la souffrance émotionnelle aussi tangible, aussi incarnée.

StevenBen
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le 15 avr. 2025

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