Chronique des années de braise est un film lent, de trois heures, autant dire qu'il faut être prévenu avant de se lancer dedans. Si le film parle des prémices de la guerre d'Algérie, il ne faut pas en conclure à une épopée pleine de bruit et de fureur, même si cela viendra en son temps.
Au contraire, on prend le temps de nous montrer comment vivent les paysans algériens de cette époque, dans un désert où l'arrivée de l'eau est un événement et le sujet de gigantesques bagarres pour se l'approprier. Cette première partie nous montre une vie au ralenti, qui tourne autour de l'espérance de l'eau, alors que l'horizon entier miroite d'une chaleur insoutenable. Seule l'eau cristallise les passions, d'une fête propitiatoire à un affrontement pour en avoir le plus possible quand elle tombe enfin. On assiste au départ des paysans, désespérés par ces sécheresses à répétition, le fait que leur vie entière soit un combat, mais on voit aussi leur solidarité, leurs sourires complices : ils sont bel et bien une vraie communauté.
Et puis, le film nous offre un contrepoint, avec ce barrage au-delà duquel c'est le paradis, des terres irriguées verdoyantes. Toute cette première partie, ce n'était pas la fatalité d'un peuple attaché en dépit de tout à une terre aride, car l'eau existait bien, elle était retenue par et pour les français. Les français qui représentent une autorité imposée, contremaîtres, soldats ou même simples passants qui tranchent, par l'élégance et la propreté de leurs habits, avec la pauvreté entretenue des algériens, sauf ceux qui soutiennent ouvertement le régime.
Lorsque Ahmed, desespéré à son tour, rejoint la ville, il espère que sa situation va s'améliorer. Mais si l'accès à l'eau y est plus aisé, c'est aussi là que se fait le contact avec les colonisateurs. Alors on assiste aux humiliations et aux abus qui sont à la base de l'entreprise coloniale, gigantesque pillage orchestré ou protégé par l'état lui-même. Il y a des scènes sidérantes, comme le retour des français après une épidémie, joyeux et en bonne santé, agitant les mains avec bonne humeur, tandis que les algériens qui avaient interdiction de quitter la ville comptent leurs morts. L'ensemble est rythmé par les paroles du fou, qui exhorte les fantômes, en disant tout haut ce que personne n'ose dire, fou car seule la vérité sort de sa bouche? Le personnage, charismatique en diable, est interprété par le réalisateur lui-même.
La dernière partie est la plus dynamique, puisqu'il s'agit de filmer les premières insurrections. Elle est aussi, à mon sens, la plus faible, sauf à considérer qu'enfin le film se départit de son rythme contemplatif. Car, dans sa volonté de proposer un discours nationaliste, le film fait parler les personnages avec bien trop d'emphase, comme si c'était le spectateur, et non ceux à qui le discours s'adresse dans le film, qu'il fallait enthousiasmer. Malgré une scène de massacre d'une foule pacifique, cela affaiblit un film qui n'avait jusque là eu besoin que de peu d'effets pour posséder une grande force. Car on sent bien qu'alors les scènes ne sont là que pour expliquer, et de manière assez simpliste, l'arrière-plan politique et stratégique au moment des événements. Or, le film nous avait déjà montré tout cela!
Cette dernière partie est donc l'un des défauts du film, l'autre, manifeste, étant l'absence des femmes. Si la force du film tient dans ses personnages, surtout au début où l'ensemble ne repose que sur eux, les rares scènes où sont mises en avant un ou plusieurs personnages féminins ne font qu'en souligner leur inexistence. C'est un peu dommage pour une grande fresque : leur rôle se cantonne à pleurer les morts ou soutenir moralement, d'un regard, leurs hommes. Que pensent-elles, que font-elles? Nous n'en saurons rien.
Mais si on peut reprocher des choses à Chronique des années de braise, il n'en reste pas moins que ce film possède un vrai souffle, une qualité dans les décors et des acteurs charismatiques. Encore faut-il accepter qu'un rythme, ça peut aussi être lent.