Il est difficile de nier que le dynamisme de la première partie du film (jusque vers les 40è min) touche à la perfection ; les angles de caméras, la bande son, les effets de lumières, la narration imbriquée des événements donnent une impression de création frénétique, comme si le film se démultipliait sans cesse. C’est probablement les 40 min de film qui m’ont le plus marqué. La deuxième partie est certes beaucoup plus molle : il s’agit de la chute du personnage, dont on vient de suivre l’échec des ambitions.
Mais qu’est-ce qui fait sinon le génie de ce film ? Pourquoi me suis-je senti obligé de l’adorer ? Que justifie l’acclamation générale ? Mais laissez-moi répondre à toutes ces questions !
Le film nous entraîne dans le tourbillon de la vie d’un être complexe : il est en effet tantôt cynique, tantôt enthousiaste et idéaliste, en tout cas il est toujours dans l’action, c’est aussi un inconditionnel populiste, aimant et recherchant constamment la chaleur des autres et de leurs approbations.
Mais sa quête n’est pas celle d’un politicien froid, ambitieux et calculateur, mais plus simplement celle d’un égocentrique fou des autres et de lui-même. C’est clairement le thème central du film: le besoin de posséder et d’être aimé ; après tout Susan l’a très bien compris « you don’t love me, you want me to love you ». Leland aussi : « you talk about the people as though you owned them. […] You don’t care about anything except you. You wanna persuade them you love them so much that they ought to love you back. Only you want love on your terms.» C’est donc un film sur l’amour, sur la nature même de l’amour, l’amour comme synonyme de « volonté de posséder », chez un être ici particulièrement égocentrique.
Charles F. Kane force tellement les autres à l’aimer qu’il finit par les repousser. Ce désir de posséder les autres comme des objets le dévore jusqu’à le consumer totalement. C’est l’égocentrisme à son plus haut point !
Xanadu est le prolongement matériel caricaturalement vertigineux de ce désir : Kane s’est accaparé tout ce qu’il voulait posséder, tous ses caprices, au point (on le voit dans la dernière scène) qu’en faire l’inventaire est vain. Il est comme un vortex monstrueux cherchant à aspirer tout ce qui l’entoure, objets et créatures. C’est là qu’intervient je crois un élément très important : si la possession des choses est facile, il suffit de les acheter (et la fortune colossale de Kane le lui permet), la possession des êtres en revanche est impossible, car ce ne sont pas des objets mais des sujets ayant leurs propres volonté et désir de possession. Ses deux femmes sont comme ses prisonnières (impression saisissante à la fin avec Susan à Xanadu). En fait Kane fait du monde une prison de son désir ! Ce film est pour ceux qui regardent comme un conseil : laissez respirer les autres : ils ne sont pas à vous !!!
Je pense que ce trait de caractère observable chez beaucoup d’individus, en fait chez tous à un degré plus ou moins important.
Et c’est en cela que Kane est un homme comme les autres (« I’m an American ») ; ce n’est qu’un « citizen » ! Alors certes c’est un « citizen » disposant d’un charisme et d’un charme supérieurs à la moyenne et à qui on aurait donné la plus grande fortune de son temps à dépenser ! Mais il reste un homme de ce bas monde, incapable de se dépouiller de son envie de posséder. « You didn’t made a single investment », lui dit M. Thatcher. En effet, « I have always used money to buy things… ». Il veut acquérir, acquérir, tout acquérir !
A l’inverse, Rosebud, dont tout le monde dans le film veut fait une clé pour comprendre le personnage, peut être (en tout cas moi aussi je me lance avec ma propre théorie !) analysé au regard de ce même thème de l’amour possessif. La fameuse luge serait le symbole de l’époque de sa vie où ce désir brûlant de posséder n’était qu’embryonnaire, conservateur, prudent, défensif : jouer dans la neige encore pure avec une simple luge et rester vivre avec maman. Rosebud n’est ni un cheval de course ni une femme, mais l’idéal de l’enfance sans souci, la situation initiale raisonnable et immobile, loin de tout idée de conquête et d’expansion.
Ce que j’aime donc dans ce film, et ce qui me le fait mettre plus haut que tous les autres, est qu’il traite le thème de l’amour de manière inhabituelle, l’attaquant par son versant peu reluisant, celui de l’amour en tant qu’ agression égoïste, pas le dénominateur commun qui vient tout régler comme est bien qui finit bien à la fin d’à peu près toutes les histoires !
C’est ainsi que Citizen Kane allie perfection de la photographie, jeu fabuleux et mimiques géniales des acteurs, profondeur du sujet et de son traitement. La théâtralité de chaque scène tranche de manière géniale avec le naturel des acteurs quand ils parlent (que je n’ai pour l’instant retrouvé que dans quelques scènes de peu de films : Pulp Fiction, Reservoir Dogs, Rosemary’s Baby ou The Big Lebowski). Bernstein et Leland sont des personnages secondaires fascinants et indispensables, que l’on envie et plaint à la fois d’avoir accompagné ce monstre dans sa folle quête !
Ce film tente d'éclairer une partie du labyrinthe qu'est la nature humaine, et de manière ô combien plus plaisante que n’importe quel écrit philosophique !