Je ne connaissais Alex Garland que de nom, ou plutôt que de scénario. Collaborateur de Danny Boyle, ce sont ses films à lui que j’ai vus et généralement aimés. Il s’agit là du quatrième long de Garland en tant que réalisateur. Pas le dernier, fort heureusement.
Dans un futur très très proche qui pourrait être hier ou demain, le président américain fait un troisième mandat d’une politique autoritaire qui a poussé certains états à faire sécession. La guerre fait rage entre l’armée gouvernementale et les milices parfois mal définies. La photographe aguerrie Lee Smith embarque contre son gré une jeune rookie qui a tout à apprendre au cœur de l’action, là où on fait les images de légende.
On pense immédiatement à ce bon vieux Joe Dante qui proposait il y a trente ans une hypothèse similaire et un titre très proche. Le ton y était grinçant et il se moquait d’une classe politique prête à tout et d’un monde médiatique complice par intérêt et sens du spectacle. Voici donc le revers de la pièce. Pas de comédie ici, ni tout à fait de postulat satyrique. Le point de vue adopté est celui de ceux qui, tels des soldats, vont au front par devoir plus que par obligation. Le reporter de guerre n’a pas de totem d’immunité et tout juste un gilet pare-balles. Il a surtout pour lui la volonté d’informer et de créer des images. Or, celles-ci sont parfois à charge parce que la réalité l’est ou parce que la neutralité absolue n’existe pas, par choix artistique ou éditorial. Au fond, le contexte ici importe peu et il s’agira surtout de replacer le photographe dans un environnement du quotidien, pas le désert irakien, pas la jungle du Vietnam, pas les plages normandes du D-day. Les gentils et les méchants ? C’est pas le sujet et de toute façon, on est pas sûr de pouvoir les distinguer. La démarche du photographe est ici ambivalente. Il s’agit à la fois de documenter, pour l’Histoire, et en même temps de créer, pour la postérité. Ce n’est pas seulement l’œil du témoin, c’est aussi la fierté de l’artiste qui donne du sens au chaos. La forme a donc ici son importance et l’horreur est nettement plus acceptable dans un cliché que dans la réalité. Les morts qui resteront seront ceux qui ont été insolés sur une pellicule ou ordonnés dans un amas de pixels. La peur sera toujours subjective et la quantité ne sera jamais qu’une statistique. Caméra à l’épaule, plans longs à la steady cam au plus près de l’action, champ sans contrechamp, c’est du FPS. First-person shooter avec un appareil photo plutôt qu’un fusil mitrailleur mais des gestes qui se ressemblent. J’aurais pu rappeler tout ce que le film doit à de Palma et Oliver Stone mais on va abréger. On saluera l’immersion de cette mise en scène et la photo ultra-réaliste. On aimera aussi ce scénario qui reste un vrai thriller immersif. Enfin, on aimera l’interprétation parfaitement juste de Kirsten Dunst et de Wagner Moura.
Donc ? Plus profond qu’il n’y paraît, le film offre moins de soufre qu’annoncé et sait se concentrer sur son sujet. Un bon moment de cinéma pour toutes les raisons citées plus haut.
>>> La scène qu’on retiendra ? L’horreur du non-sens d’une guerre dont les enjeux ne sont pas définis et où ton voisin peut-être le pire des tortionnaires. Oui, cette scène de fosse commune remplie de gens dont on ne sait rien.