Je mens, donc je suis (cinéaste).

Bienvenue sur Ciné-Sophia, la page de SensCritique où l’on utilise des concepts pour analyser des gens qui n’ont rien demandé. Aujourd'hui, on se penche sur Close-Up (1990) d’Abbas Kiarostami.

Le pitch ? Un homme démuni, Hossain Sabzian, se fait passer pour le célèbre réalisateur Mohsen Makhmalbaf auprès d'une famille bourgeoise de Téhéran, leur promettant de les faire tourner dans son prochain film. Il se fait arrêter. Kiarostami arrive avec ses caméras, recrée les faits avec les vrais protagonistes, et filme le procès.

C’est le film parfait pour les étudiants en première année de fac qui veulent briller en société.

Décortiquons cette gigantesque arnaque métaphysique.

D’après Jean Baudrillard, notre époque est celle du simulacre : la copie a remplacé l'original, et la réalité s'est dissoute dans ses représentations. Sabzian ne veut pas juste imiter Makhmalbaf ; il devient le concept du réalisateur.

C'est là que Jean-Paul Sartre entre en scène avec son concept de mauvaise foi.

Sartre aimait moquer le garçon de café qui joue à être garçon de café, exagérant ses gestes pour coller à son rôle. Sabzian, lui, joue au cinéaste avec une dévotion qui ferait passer le garçon de café de Sartre pour un amateur.

Il s'installe dans le salon de ses victimes, boit leur thé, et distribue des rôles inexistants. Il n'est plus un homme, il est une fonction.

Kiarostami, en demandant à Sabzian de rejouer son propre mensonge devant la caméra, crée un simulacre au carré. C'est une mise en abyme si intense qu'on en attrape le vertige, ou une migraine, selon votre tolérance au cinéma iranien.

Pourquoi la famille Ahankhah a-t-elle plongé si facilement dans le panneau ?

Pourquoi accepter qu'un inconnu s'incruste chez eux sous prétexte qu'il a réalisé Le Cycliste ?

Pour le comprendre, il faut convoquer Immanuel Kant et son concept d'illusion transcendantalecette tendance naturelle de la raison humaine à vouloir dépasser les limites de l'expérience possible pour chercher un sens absolu.

La famille n'a pas été dupe de Sabzian ; elle a été dupe de son propre désir de transcendance (et d'un quart d'heure de célébrité).

Kant explique que l'esprit humain est irrésistiblement attiré par ces illusions.

Face à la platitude du quotidien bourgeois à Téhéran, l'arrivée de "Makhmalbaf" est une épiphanie esthétique.

Le mensonge est tellement beau qu'il doit être vrai. Sabzian leur offrait du sublime kantien ; la police leur a rendu du droit pénal. Quel manque de poésie.

La grande force de Close-Up, c'est son procès. On s'attend à une vérité juridique, on se retrouve en plein perspectivisme nietzschéen.

Pour Friedrich Nietzsche, il n'y a pas de faits, il n'y a que des interprétations.

Le juge cherche des infractions au code pénal, la famille cherche à sauver son honneur bafoué, Kiarostami cherche un bon plan de cadrage, et Sabzian cherche l'amour du public.

Qui détient la vérité ?

Personne.

La caméra de Kiarostami, loin d'être un outil de vérité objective, devient la complice du mensonge.

Lorsque Sabzian fond en larmes à la fin du film sur la moto du vrai Makhmalbaf, le micro de Kiarostami subit de mystérieuses "interférences". Le réalisateur coupe le son aux moments les plus cruciaux.

Pourquoi ? Parce que la vérité brute est ennuyeuse, alors qu'un mensonge bien mis en scène mérite un prix au festival de Cannes.

Close-Up est un chef-d'œuvre parce qu'il prouve qu'entre un faussaire et un grand cinéaste, il n'y a qu'une différence de budget.

Sabzian a inventé le cinéma interactif sans caméra, et Kiarostami a breveté le documentaire fictionnel sans vérité.

Ne manquez pas ce film, ne serait-ce que pour apprendre à squatter chez vos voisins avec élégance.


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le 12 juil. 2026

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