Amoureux depuis un certain temps du cinéma de Jarmusch j’attendais de me frotter à Coffee and cigarettes, intrigué par la nature du projet. Dès les premières minutes, j’ai été happé par ce condensé de l’univers du réalisateur qui déploie séquence après séquence des motifs présents dans toute son œuvre.


Tantôt comiques, souvent à la frontière du pathétique, les onze conversations qui composent le film sont toutes des exemples de ce que Jarmusch sait le mieux montrer des relations humaines. Embourbés dans des discussions frisant l’absurde, dépassés par leur distance à l’autre voire par leur ignorance, il se dégage des personnages une profonde solitude. Les mots ne mènent à rien, on tourne en rond, parfois même on ne fait que dégrader la situation. Pourtant, et c’est là le talent de Jarmusch, rien n’est jamais pesant. Chaque scène semble hors du temps et les sujets discutés sont d’une insignifiance telle qu’on ne peut les aborder qu’avec légèreté. On se retrouve spectateurs de situations si abracadabrantesque qu’elles en deviennent poétiques : comment ne pas sourire devant Jack White tout fier de montrer sa pile Volta ou en voyant Bill Murray se cacher du monde en serveur ?


Le contexte entourant chaque séquence est très flou, de sorte qu’il est impossible de savoir précisément d’où viennent et où vont les personnages, ce qui les anime ou même de connaître le cadre de l’action. Chaque segment laisse entrevoir des dizaines de films potentiels, si bien qu’on regrette presque que Jarmusch n’en ait pas « simplement » fait onze long-métrages. L’énigmatique Renée reste pour moi le meilleur exemple de ce phénomène. Avec son personnage de femme proprement « fatale » - feuilletant un catalogue d’armes - cachée derrière des volutes de fumée à la recherche de la couleur de café idéale, on assiste à ce qui pourrait être l’incipit d’un film noir, exposant une de ses protagonistes.


On remarque aussi dans Coffee and cigarettes un certain plaisir de la référence : références au passé - RZA portant un bonnet Ghost Dog – mais aussi au futur ; il est question dans le segment Cousins d’un groupe appelé Sqürl, nom que prendra le duo formé six ans plus tard par Carter Logan et Jim Jarmusch. Tout le film paraît en fait être un vaste terrain de jeu pour ce dernier, un prétexte pour inviter amis et collègues à venir passer quelques minutes devant son objectif.


En clair, je retrouve dans ce film ce que je préfère chez Jarmusch : des personnages toujours en décalage avec ceux qui les entourent, seuls malgré la compagnie, mais jamais tristes. Certes, il n’y a pas ici de trame à suivre – seulement quelques éléments qui se répètent et se répondent - ou de protagonistes auprès desquels s’investir, mais le plaisir constamment renouvelé des dialogues absurdes et des personnages variés offert par ce manège de rendez-vous caféinés les remplace amplement.


Juuler
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le 3 avr. 2025

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Jules Rey

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