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Non-lieu commun.
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le 3 déc. 2016
Bienvenue chez Ciné-Sophia, installez-vous confortablement et prenons deux frères texans, une poignée de succursales bancaires poussiéreuses, un shérif proche de la retraite qui parle comme un vieux disque de country rayé, et vous obtenez Comancheria (ou Hell or High Water pour les puristes de l'anglais d'aéroport). À première vue, le film de David Mackenzie ressemble à un énième western moderne où l’on transpire beaucoup pour pas grand-chose. Mais détrompez-vous. Sous ses airs de série B virile, ce film est en réalité un traité de philosophie politique appliqué à la sulfateuse.
Le pitch est d'une logique implacable qui aurait fait pleurer de joie notre cher Pierre-Joseph Proudhon. Pour sauver le ranch familial saisi par la Texas Midlands Bank, Toby et Tanner décident... de braquer des agences de cette même banque.
L'idée de génie ? Rembourser la banque avec son propre argent.
C'est l'application littérale de la célèbre formule de Proudhon : « La propriété, c’est le vol ».
Sauf qu'ici, le vol est une opération de refinancement à taux zéro.
Le film nous pose une question d'une profondeur abyssale : si vous volez un voleur pour lui rendre ce qu'il vous a volé, est-ce que vous annulez la dette ou est-ce que vous créez un trou noir métaphysique ?
On attend toujours la réponse du FMI.
Si vous mettez Immanuel Kant dans la salle de cinéma, le pauvre philosophe de Königsberg s'étouffe avec son pop-corn dès la dixième minute. Pour Kant et son fameux impératif catégorique, la règle est simple : « Agis uniquement d'après la maxime grâce à laquelle tu peux vouloir en même temps qu'elle devienne une loi universelle. »
Or, si tout le monde décidait de braquer sa banque locale pour payer sa traite de maison, le système bancaire s'effondrerait instantanément. Ce qui, d’ailleurs, arracherait probablement un sourire cynique à n'importe quel spectateur ayant déjà tenté de négocier un découvert.
Toby, le cerveau de la bande, pratique plutôt une sorte de "kantisme de secours" : il enfreint la loi morale universelle pour sauver l'avenir de ses enfants. C'est de l'utilitarisme pur jus, mâtiné de chapeaux de cow-boy. Désolé Immanuel, au Texas, la survie de la famille passe avant ton sens aigu du devoir.
Le décor de Comancheria n'est pas juste là pour faire joli sur la pellicule. Ces plaines arides, ces stations-service abandonnées et ces panneaux publicitaires géants promettant des crédits faciles dessinent un véritable état de nature cher à Thomas Hobbes.
Dans ce monde, l'homme n'est pas seulement un loup pour l'homme : la banque est le grand Léviathan. Sauf que ce Léviathan moderne n'est pas là pour protéger les citoyens contre la violence, mais pour leur pomper leurs terres en toute légalité grâce à des contrats écrits en petits caractères.
Face à ce monstre froid, la vie des personnages est exactement comme Hobbes la décrivait : « solitaire, indigente, quasi-animale et brève ». Surtout pour le frère instable, Tanner, qui décide de régler ses comptes avec la société à grands coups de fusil d'assaut.
Une méthode de négociation certes peu académique, mais redoutablement efficace pour faire baisser le cours de l'action de la banque locale.
Comancheria réussit le tour de force de nous faire prendre parti pour des criminels tout en nous montrant que le vrai crime organisé porte des costumes trois-pièces et siège dans des gratte-ciels à Dallas.
C'est drôle, c'est désabusé, et ça donne envie de relire le Capital de Marx avec un accent du Sud et une bière tiède à la main. Un chef-d'œuvre de la pensée sauvage.
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