En 2003, Cosmopolis de Don DeLillo est publié chez les éditions Scribner, l’histoire se déroule sur une seule journée à New York, dans une limousine high-tech où le protagoniste, Eric Packer, jeune milliardaire de 28 ans et génie de la finance, traverse la ville pour se faire couper les cheveux dans un ancien salon de son enfance. Au fil de cette journée apparemment anodine, la ville sombre dans le chaos (manifestations, effondrement du yen, violences sociales), tout comme la vie d’Eric. Le roman explore des thèmes complexes : la déshumanisation par la technologie, l’absurdité du capitalisme moderne, la temporalité accélérée de la finance, et l’aliénation de l’individu dans un monde saturé d’informations.
À sa sortie, le roman est mal accueilli, notamment aux États-Unis. Beaucoup de critiques lui reprochent son hermétisme, son manque de chaleur humaine, et l’abstraction de ses dialogues. Mais après la crise financière de 2007-2008, le regard sur l'œuvre change radicalement. On commence à y voir une lecture prophétique du capitalisme spéculatif et de son instabilité. Eric Packer est perçu comme un archétype de la démesure financière, dont les décisions abstraites ont des conséquences concrètes dévastatrices sur le monde réel. Le roman, par son atmosphère anxiogène et sa description d’un monde où la logique du profit a remplacé toute forme de rationalité humaine, est alors réévalué comme un texte visionnaire.
Le roman, à cause de son unité de lieu (presque tout se déroule dans une limousine), de sa structure narrative introspective, et de ses dialogues abstraits, semble a priori inadaptable au cinéma. Pourtant, Rodrigo Branco, fils du célèbre producteur portugais Paulo Branco, voit dans ce huis clos philosophique un défi cinématographique fascinant. Ce sont justement les contraintes du roman qui l’attirent : comment rendre visuellement captivant un récit statique et profondément verbal ? Rodrigo a alors une idée claire de qui pourrait relever ce défi…
David Cronenberg accepte rapidement le projet, séduit par l'intensité philosophique du roman. Il affirme l’avoir lu en deux jours et avoir écrit le scénario en six, une rapidité rare qui témoigne d’une forme d’évidence dans son appropriation du texte. Ce qui l’intéresse particulièrement, ce sont les dialogues stylisés et souvent surréalistes de DeLillo, qu’il respecte scrupuleusement. Il ne cherche pas à adapter dans le sens traditionnel, mais plutôt à transposer fidèlement. Il conserve donc la majeure partie des dialogues originaux, considérant qu’ils constituent la colonne vertébrale de l’œuvre, et n’intervient que pour les lier par des scènes visuelles.
En 2012, Cosmopolis est sélectionné en compétition officielle au Festival de Cannes, ce qui marque une reconnaissance prestigieuse, même s’il ne remportera aucun prix. Il divise immédiatement les critiques et le public, tout comme le roman en son temps.
Comme dit plus haut, Don DeLillo lui-même avait des doutes sur la transposition possible de son roman sur grand écran. Et je suis d’accord avec lui ! La décision de David Cronenberg de garder exactement les mêmes dialogues est à la fois radicale et problématique : en restant ultra fidèle, il renonce à traduire l’essence du texte en langage cinématographique. Le film devient alors un copié / collé du roman, sans proposer de nouvelle lecture. La caméra, au lieu d’enrichir le propos, semble parfois simplement illustrer les mots. On peut se demander : à quoi bon l’adaptation si elle ne donne pas un éclairage nouveau, une relecture, une mise en tension différente ? Le film n’est donc ni une trahison ni une réinvention, mais une sorte d’exercice de style, froid, presque muséal. D'où ce sentiment de stagnation.
Ce paradoxe est au cœur de l’expérience du spectateur : le film (et le roman) a un message pertinent, critique du capitalisme financier, mise en question de la temporalité moderne, effondrement du sens, mais son traitement est extrêmement aride. Le rythme volontairement lent, les longs dialogues abstraits, la quasi-absence de mouvement ou de rebond dramatique créent une expérience qui frôle l’ennui. David Cronenberg pousse le spectateur dans un espace mental, presque claustrophobique, où l’action est interne, philosophique, souvent inaccessible. C’est un cinéma cérébral, très peu émotionnel. Certains y verront une forme de provocation esthétique ou un miroir de l’ennui existentiel du personnage ; d’autres, moi, n’y verront qu’un film hermétique, désincarné, voire soporifique. Le propos n’est pas assez mis en tension par la mise en scène, et finit par se diluer dans un formalisme glacé.
Robert Pattinson choisit un projet risqué, exigeant, loin de l’image lisse et adolescente construite avec la saga Twilight. Son interprétation de Eric Packer est minimaliste, contenue, presque désaffectée, à l’image du personnage, qui vit dans un cocon technologique, coupé du monde réel. Pour certains, il manque de profondeur ou de variation dans le jeu, mais je trouve qu’il incarne parfaitement la vacuité sophistiquée du financier déconnecté du réel. Ce rôle sera suivi d'autres choix audacieux de l’acteur qui confirment un virage vers un cinéma d’auteur. Même si le film laisse une impression mitigée, Pattinson en sort grandi, en prouvant qu’il peut être un acteur de composition, capable de se fondre dans des univers difficiles et conceptuels.
Cosmopolis est un objet filmique étrange, fascinant pour certains, hermétique pour beaucoup. David Cronenberg a fait le pari d’une adaptation littérale, presque ascétique, qui ne prend aucun détour pour séduire le spectateur. Le film interroge, mais ne touche pas. Il réfléchit, mais n’émotionne pas. Ce qui peut apparaître comme une qualité intellectuelle devient pour beaucoup un défaut narratif. Il reste un film à part, difficile à aimer mais impossible à ignorer, et qui, malgré ses limites, a contribué à redéfinir la trajectoire de Robert Pattinson. Cependant, le film demeure un exercice stérile, une tentative vaine de faire vivre à l'écran un roman profondément inadaptable.