Si j’étais adepte des jeux de mots pourris, je dirais que ce film d’Alice Winocour est fichtrement mal cousu. Oui, parce qu’Alice Winocour veut absolument réaliser deux films en un seul, sans jamais réussir à véritablement en privilégier un au détriment de l’autre : un film sur une réalisatrice américaine qui apprend qu’elle est atteinte d’un cancer alors qu’elle doit exécuter un travail à Paris, et un film choral sur plusieurs protagonistes féminines — y compris notre réalisatrice gravement malade — qui sont liées au milieu de la haute couture.
Alors, si Winocour s’était focalisée exclusivement sur le premier film, une heure et quarante-trois minutes auraient pu tout à fait convenir. Mais quand on met en scène aussi, en parallèle, une œuvre chorale avec autant de personnages et d’arcs narratifs, autant partir sur un ensemble d’un minimum de trois heures, ou sur une mini-série. Cela aurait permis de bien prendre le temps de développer chacun des personnages, de faire autre chose que d’esquisser des intrigues sans jamais les faire aboutir un tant soit peu, quand certaines ne sont pas carrément très vite laissées de côté pour je ne sais quelle raison. Cela aurait aussi permis d’attribuer des rôles véritablement à la hauteur d’un casting très séduisant sur le papier (par exemple, quand on a à disposition des comédiennes aussi talentueuses qu’Ella Rumpf ou Garance Marillier, capables d’apporter une grande intensité dramatique à leurs rôles, il est grave dommage de ne pas avoir beaucoup mieux à leur offrir !).
En outre, la thématique de la souffrance des corps — leur fragilité, leur instrumentalisation, leur résilience — collait à la perfection au milieu des mannequins. Il y avait tout un boulevard. Mais là encore, la réalisatrice se contente d’esquisser ce sujet pour vite ne le consacrer qu’à travers le personnage principal.
Sinon, il y a le personnage d’une nouvelle mannequin sud-soudanaise, débarquant dans un univers qu’elle ne connaît pas, dans un pays qu’elle ne connaît pas. Outre la souffrance de son corps, qui doit brutalement faire face à une discipline à laquelle il n’était pas du tout habitué jusque-là, le long-métrage aurait pu évoquer sa difficulté à s’intégrer à tout cela. Mais non, pathos à deux balles, droit devant : il faut forcément sortir la carte de l’Africaine — et j’emploie volontairement cette désignation pour mettre en avant que tous les pays de ce continent (hors Maghreb, Libye, Égypte et Afrique du Sud !) semblent montrés, dans le cinéma occidental, comme uniformes, avec les mêmes cultures, les mêmes situations politiques, comme si tous leurs habitants n’existaient qu’à travers le prisme de la personne malheureuse n’ayant évidemment — Africaine oblige — jamais vécu une existence à peu près normale.
Quitte à vouloir avoir une mannequin d’un pays en guerre dans le lot, pourquoi Winocour n’a-t-elle pas creusé bien davantage le personnage de l’Ukrainienne, qui est ukrainienne et vient de Zaporijia (une ville bien sûr centrale dans la guerre en cours, abordée très souvent dans les médias pour bien surligner au Stabilo géant qu’elle vient d’un pays en guerre, si vous ne l’aviez pas compris auparavant) ? Sa personnalité se résume à cela : elle est ukrainienne et vient de Zaporijia… voilà, c’est tout. Et puis, ce personnage à peine esquissé est totalement abandonné en cours de route pour ne plus revenir. Pour la profondeur psychologique de tous les personnages féminins secondaires, on repassera.
En fait, c’est comme si la cinéaste avait eu, dans un premier temps, la volonté de faire son film choral, avec tout ce que cela implique, puis, en cours de tournage, tellement obnubilée par sa star hollywoodienne, Angelina Jolie, qu’elle avait changé d’avis pour ne raconter pratiquement que l’histoire de l’Américaine débarquant dans la capitale française pour y apprendre qu’elle est atteinte d’un cancer du sein. Il faut reconnaître que les scènes sur cet arc narratif parviennent à être émouvantes, grâce à une interprétation sobrement intense de l’actrice (la part autobiographique a peut-être aidé à atteindre cette grande justesse impeccable !). À noter aussi un Vincent Lindon qui, dans ses quelques séquences, fait forte impression en cancérologue bienveillant, compréhensif, mais ferme. Reste que la partie consacrée à la profession de la citoyenne venant du pays de l'Oncle Sam, elle, est à l’image de tout le film : à peine esquissée. Je ne suis même pas sûr d’avoir compris ce qu’elle venait précisément faire là, à ce niveau.
Sinon, pour en revenir aux quelques rares qualités, Winocour donne une fulgurance de belle maîtrise technique à travers le défilé final nocturne et pluvieux, à la limite de la fantasmagorie.
En résumé, Coutures d’Alice Winocour est un film qui, malgré sa fulgurance technique de fin et l’interprétation poignante d’Angelina Jolie, peine à tenir ses promesses. En voulant tout embrasser — le drame intime, la fresque chorale dans un milieu bien précis —, le film se disperse, sacrifiant la profondeur de ses personnages et sa cohérence thématique sur l’autel d’une ambition mal maîtrisée. Pire, il tombe parfois dans les clichés les plus éculés, réduisant des personnages potentiellement riches à des archétypes misérabilistes. Je suis sorti de la salle avec l’amère impression qu’un sujet aussi passionnant et riche que la souffrance des corps dans le dur univers de la mode méritait mieux que de simples esquisses, et qu’un casting aussi talentueux méritait des rôles à la hauteur de leur potentiel. Alice Winocour avait tous les ingrédients pour réaliser un grand film ; dommage qu’elle les ait très mal cousus (oups, désolé !).