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le 12 juin 2013
SuivreAna et ses soeurs
Magnifique histoire sur l'enfance, la mort, le deuil et comment gérer celui-ci avec son imagination. L'apprentissage de la vie par ces enfants à travers les différentes scènes où ils vont plus ou...
Si le générique d'ouverture nous fait parcourir l'album photo d'une famille en apparence unie, le récit de Cria cuervos montre que l'enfance n'est pas forcément un paradis. Pour Ana, elle n'est pas le domaine de l'innocence et de l'insouciance. Carlos Saura filme son regard inexpressif posé sur les choses qui ne sont pas de son âge, sur la souffrance, l'hypocrisie et le mensonge des adultes. Ana est ainsi témoin de la mort de son père durant des ébats avec sa maîtresse, témoin des adultères, des disputes acerbes entre adultes ou encore de l'agonie de sa mère malade. Elle ne dit mot mais enregistre et digère avec peine. Des scènes traumatisantes qui fourniront le matériau d'encombrants cauchemars. La peur, la tristesse, le rejet de l'autorité dominent.
La narration entremêle trois dimensions temporelles : un récit de l'enfance en temps réel à travers le regard de la jeune fille, entrecoupé de flashforwards ou de flashbacks, auxquels s'ajoutent des témoignages d'Ana devenue adulte. Réalité, hallucinations, souvenirs, rêves s'imbriquent avec une grande porosité. Saura choisit d'exposer des scènes de vie ordinaires, sans volonté de tension dramaturgique, avec une mise en scène extrêmement sobre. Le tempo est lent, trop lent souvent.
Se dessine le portrait d'un mari infidèle, souvent absent, délaissant sa femme qui se sent abandonnée et malade. Une grand-mère mutique, immobile dans son fauteuil, regardant un mur de photos avec des yeux brillants mais peu à peu sujette à une lente amnésie. Une mère aimante mais souffrante tant moralement que physiquement. La souffrance de sa mère provoque chez Ana un profond ressentiment envers son père.
Cria cuervos est aussi le récit d'un vide, celui laissé par la mort de la mère. Ce vide comblé imparfaitement par les songes d'Ana, et par la tante, qui malgré ses efforts, est rejetée par Ana qui ne supporte pas son approche autoritaire et ses non-dits.
Le récit se déroule quasi exclusivement à l'intérieur de la maison, filmée souvent dans la semi pénombre. Il s'en dégage un silence pesant, une froideur. Ce monde intérieur est un monde de femmes (la bonne, la mère, les filles, la grand-mère) alors que les hommes, à l'instar du père, vont et viennent. Mais l'on ne sait rien de leur activité, étant cantonnés comme la mère et les filles à l'univers domestique. Ce choix de mise en scène avec focalisation restreinte reflète bien l'enfermement et l'étouffement des femmes durant le franquisme. Le monde extérieur ne filtre que de manière discrète à travers les uniformes des hommes que les femmes côtoient (notamment ce parterre d'hommes entourant le cercueil du père décédé).
Lors des quelques scènes en extérieur, la mise en scène traduit la souffrance et la morosité d'Ana. Les couleurs vivaces de l'enfance sont complètement absentes. Les arbres semblent dénaturés, leurs feuilles affichent un vert désaturé. La piscine dans laquelle elle s'amuse est vide. La récurrence du tube "Porque te vas" donne un ton mélancolique et souligne la solitude d'Ana. Seule consolation : les trois sœurs sont soudées. Leurs jeux et la complicité qu'elles entretiennent avec Rosa, la bonne, constituent les rares motifs de légèreté et de tendresse offrant un maigre contrepoint à la tristesse du récit. Des jeux par lesquels elles investissent souvent le monde des adultes : jeux d'exploration (la chambre de la tante) ou des jeux de rôle singeant leurs attitudes plus ou moins mesquines.
Ana est obsédée par la mort : elle est alternativement habitée par l'envie de meurtre (envers le père ou la tante incapable de se substituer à la mère aimante) ou par l'envie de mourir. La mort apparait pour elle comme une solution aux déséquilibres ou à l'injustice. Cette obsession peut traduire à la fois la difficulté à surmonter son traumatisme personnel et de façon plus métaphorique l'héritage brutal du régime franquiste et sa déliquescence morale.
Cria Cuervos distille quelques scènes émouvantes et retranscrit avec finesse les émotions et les conflits intimes d'une enfance traumatisée, avec une résonance politique assez subtile. Pour autant, je n'ai pas été spécialement séduit par le jeu d'Ana Torrent, tout en émotion retenue mais peu extériorisé et par conséquent assez répétitif. Le récit souffre de longueurs et le voile de tristesse qui nimbe le film, notamment à travers la mise en scène, finit par devenir assez démonstratif et lassant.
Scénario/dialogues/narration : 7
Interprétation : 6
Mise en scène/photographie : 6
Originalité/atmosphère : 7
(6,5)
Créée
le 7 août 2025
Critique lue 6 fois
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