Et même peut-être un excellent film, qui se voit comme un thriller pendant lequel on se laisse emmener par l'action, mais que sous-tendent d'autres niveaux de lecture.
Ceux qui me lisent savent que, ces derniers temps, je reproche aux productions leur inconséquence. Peut-être des bonnes idées et des bons acteurs mais quelques sinistres à gauche à droite le long du métrage qui désespèrent le spectateur que je suis.
Ce n'est pas le cas de ce film qui est un sans faute. Un scénario d'horloger, des acteurs au top, un bon esprit, un rythme modulé, une réalisation excellente.
Le Wiki des personnages principaux : Davis, le voleur et sa petite amie. Lou le policier et sa bientôt ex-femme. Sharon, l'assureuse célibataire.
Crime 101 (2026) est l'adaptation de le nouvelle homonyme de Don Winslow, parue en 2020. Je me suis demandé ce que le film doit à la nouvelle quant aux qualités que j'apprécie. Alors je l'ai lue. Certes, Winslow a le mérite de planter le décors, de créer les personnages et de jeter la base de l'intrigue. Mais cet univers, qui fonctionne presque, me semble réac, artificiel et, pour tout dire, has been.
Bart Layton, qui a réalisé le film, est aussi responsable de l'adaptation. Il a rattrapé le coup. A mon sens, il a nettement amélioré la nouvelle. Il a bossé comme un script doctor. Il est toujours facile de dire : "Apporte moi ton travail, je te dirai ce qui ne vas pas." Mais si on fait des propositions excellentes, cela force le respect.
Le souvenir de Steve MacQueen (1930-1980), l'acteur caractérisé par ses personnages, plane sur la nouvelle. Davis, le voleur, s'identifie à Steve. Il s'habille retro, à la même coupe de cheveux et conduit une Mustang verte, comme dans Bullit (1968). Winslow a dû se dire que cela plairait aux seniors, mais moi qui a vu ce film à sa sortie en 68, je trouve cela enfantin. Intelligemment, Layton ne déguise pas Davis. Il se contente d'évoquer la référence. Et pour cause : "C'est marrant, généralement, pour les gars de votre âge, Steve MacQueen est une inconnu". Il s'agit de la majorité du public.
Chez Winslow, Davis est un type purement rationnel. Semblant dépourvu de passé et de vie affective, sa seule qualité humaine est de savoir faire la cuisine. Encore est-ce un raffinement dû à l'aisance financière qui permet à Winslow de prouver que Davis n'est pas un bœuf. Certes, il n'a jamais tué, mais c'est parce que c'est plus raisonnable.
Avec Layton, Davis est Christopher Hemsworth. Lui qui, souvent, joue torse nu et excelle à l'autodérision dans la franchise Thor, cache ici ses muscles et incarne, d'une manière très crédible, un adulte qui dissimule une personnalité d'adolescent, certes efficace au combat, mais en mal d'amour et de sécurité.
La description de la condition de la femme chez les privilégiés de LA est réaliste mais Winslow ne prend aucune distance. Elles doivent être belles, bien foutues et jeunes. C'est leur "ticket d'entrée" chez les riches. Ainsi de la petite amie de Davis et de Sharon l'assureuse. Quant à la femme de Lou, le policier, elle a 40 ans mais, Winslow nous rassure, elle est "toujours une bombe"... A ce jeu, elles ont peu de moralité. La femme de Lou le trompe et Sharon couche avec Lou par intérêt.
Impossible pour Layton qui est européen et pas masculiniste. Il (re)valorise donc les personnages féminins.
Chez Winslow, la petite ami de Davis entretien avec lui une relation en pointillé depuis un certain temps et dénuée de profondeur. Puis elle disparait de sa vie et de la narration. Merci à Layton d'avoir imaginé une rencontre et une idylle qui amène Davis à remettre en cause son mode de vie.
Dans le film elle est incarnée par Monica Barbaro, qui compose crédiblement un personnage de femme discrète mais autonome, qui dissimule sa fragilité affective derrière une autorité maternante. Cet artifice séduit Davis car il lui apporte la sécurité qui lui manque.
Dans la nouvelle, Sharon est sans scrupule. Elle est épisodiquement la complice de Davis. Chez Layton, incarnée par Halle Berry, elle une femme honnête qui a sacrifié sa vie affective à sa carrière mais se heurte à un plafond de verre. Non seulement les meilleures promotions sont réservées aux hommes, mais, de plus, elle prend conscience qu'elle n'a jamais été utilisée par eux que pour sa séduction, afin d'appâter les clients. Donc, à 53 ans, sa carrière est terminée.
Ce qui est talentueux, c'est comment Layton, tel un chef de restaurant étoilé, sait repérer les ingrédients (chez Winslow) et les sublimer.
Par exemple le nouvelliste note que Sharon, la trentaine, à conscience que la concurrence des plus jeunes femmes la menacera. C'est pour pointer l'antagonisme féminin. Car il n'en tire pas, comme Layton, les conséquences en pointant une discrimination misogyne. Pour ce faire, Layton fait de Sharon une cinquantenaire. A la décharge de Winslow, ce dernier croit décrire une société sexuellement concurrentielle dont les hommes peuvent aussi faire les frais : "Ces pantalons de yoga ne quittent leur petit cul ferme que pour des mecs de 23 ans avec des tablettes de chocolat".
Autre exemple chez Winslow, Davis aborde une femme en lui disant : " Ce n'est pas trop dur d'être toujours la plus belle femme d'une pièce bondée ?" Drague lourde ? Non, nous sommes piégés. C'est une blague car il connait déjà cette femme qui est sa petite amie. OK, mais la réplique pointe la plastique de la femme.
Chez Layton , la réplique est transfigurée. Sharon envoie une pique bien vue à Lou. Celui-ci répond : " Ce ne doit pas être très marrant d'être aussi maline que vous". La réplique est défensive, mais sans le savoir, il fait mouche, car il est le seul homme de l'environnement de Sharon qui reconnaisse son intelligence. Cela la séduit.
Cette richesse des caractères induit des relations plus complexes et savoureuses. Le premier contact entre Lou et Sharon est exécrable. Pour cause elle est assureuse et il déteste les assureurs. Cela nous renvoie au mouvement d'antipathie pour cette profession aux USA.
Mais Sharon est brillante et lui expose des vérités statistiques qu'il rejette. Dès le lendemain, il les reprend à son compte, pour sa propre enquête, auprès de ses collègues. De plus il suivra les conseils de mode de vie de Sharon en déménageant pour le quartier de la plage ! Comme quoi, au delà de l'aversion, elle l'a impressionné, ce qui nous fait sourire.
D'accord, allez-vous me dire, Layton a amélioré la nouvelle quant à la richesse des caractères et l'a rendue plus progressiste. Mais est-ce que cela fait un bon film ?
Une excellente crédibilité, sauf à réfuter la caractérisation des personnages. Un gentil voleur ? Un gentil flic ? Impossible. Ben, par contraste on nous montre des vilains voleurs et des vilains flics, nous voilà rassurés, on est bien dans un monde réel et pourri .
Un scénario d'horloger, meilleur que chez Winslow. Par exemple, dans la nouvelle, Davis connait déjà sa petite amie, il connait déjà Sharon (bis), Lou connait déjà Sharon (ter). Dans le film Davis rencontre sa future, il repère Sharon. Lou rencontre Sharon car elle est l'assureuse du premier hold-up. C'est mieux. Seul bémol dans le film, Layton nous laisse deviner comment Lou se substitue au transporteur, mais c'est un choix qui passe bien, comme une surprise.
Les acteurs ? J'ai déjà parlé d'Hemsworth et de Barbaro. Berry est parfaite comme d'habitude. Ruffalo montre la mesure de son talent dont je ne devinais pas la subtilité lorsqu'il jouait Hulk. Le personnage de Lou m'a évoqué la manière de l'inspecteur Colombo, ce qui, pour les ainés, fait citation. C'est fait exprès. Une séance de yoga, une douche, un t-shirt neuf et il se transfigure à la fin. Barry Keoghan, le motard ,fait peur. Puis au dernier moment, sa carapace craque.
La réalisation et le montage sont excellents en permanence. Je cite des exemples.
Des scènes d'extérieur, avec premier, second et troisième plan, d'un naturel parfait, alors qu'ils impliquent parfois de nombreux figurants et silhouettes, qui tous jouent. Adieu ces films en décors où il y a trois personnes dans rue. Et ceux où de nombreux figurants se croisent dans une entropie mécanique. On est pas non plus dans un film de la Nouvelle Vague française où les passants surpris regardent la caméra, gage d'un soit disant cinéma vérité !
Un véritable festival de raccords esthétiques et/ou signifiants. Ainsi Davis et sa petite amie se donnent un premier rendez-vous dans un restaurant qui ne leur convient pas car trop luxueux et bourgeois. lls se demandent où aller. On coupe pour le menu plastifié d'un fast-food. Quelle déchéance ! Non, c'est une blague du réalisateur. Lou et sa femme s'offrent un diner modeste.
Sharon est plaquée au sol par un motard agresseur. Raccord sur Lou allongé, lui aussi, au sol pendant une séance de yoga avec la même composition mais inversée, soutenu par le raccord sonore entre la voix de l'agresseur et celle de la prof de yoga, noyés d'une réverbération.
Layton traite l'épilogue en montage croisé. La petite amie de Davis ouvre une enveloppe qu'il lui adresse. Cela raccorde avec le geste de Lou qui retire la bâche qui protège la Mustang.
La morale ? A l'époque du trumpisme triomphant, on nous décrit une ville, emblématique d'un pays, où les sans-abris côtoient, sans les rencontrer, les riches et même "des gens qui ont tellement d'argent qu'ils ne savent pas quoi en faire". Un monde où, pour échapper à la misère il n'y a guère d'autre solution que la mendicité ou le vol. "Quand on grandit sans argent, je t'assure, il n'y a pas 36 options".
Une vie du travail où les chef(fe)s rudoient les subordonné(e)s et où les femmes, exploitées, se heurtent à un plafond de verre. Au delà de la discrimination misogyne, on distingue un conflit de génération. Les 30-40 poussent les quinquas vers la sortie . Ainsi de Lou dans la Police et de Sharon dans les assurances.
Conclusion, il faut savoir renoncer à l’appât du gain, car il nous fait oublier notre humanité. Mais pas trop.
Lou : Moi qui ai été élevé dans l'idée que l'argent ne fait pas le bonheur !
Sharon : On vous a menti.
Alors une juste redistribution des richesses, ici de la main de Robin des Bois, est bienvenue. Une allusion à la taxe sur les ultra-riches ?
J'ai été étonné du jugement d'un Sensé comme quoi ce film serait déprimant. Nous avons un happy end humaniste (sauf pour le motard qui a payé sa violence) et plein d'espoir. Davis et sa petite amie vont convoler. Sharon et Lou nous laissent espérer un futur couple qui rend fier d'être senior.