Dès les premières secondes, le malaise s’installe à l’écran : du sang s’écoule dans un lavabo au son de la musique lancinante et obsédante de la chanteuse brésilienne Maria Portugal. Il s’agit de la petite Inès qui perd une dent de lait, synonyme d’un monde adulte de plus en plus pressant à l’accueillir en son sein et pour lequel elle applique les leçons éducatives apprises : il faut laver à grand eau les souillures indélicates. Qu'importe la vérité, la réalité doit être d’une blancheur éclatante.


Ce malaise initial, la cinéaste Manuela Martelli va en faire la matière première de son film Dégel pour interpeller et questionner le spectateur sur la réalité de son pays, le Chili. Pour ce faire, elle convoque des motifs cinématographiques très présent dans la culture populaire internationale (l’étrangeté de Twin Peaks, le cadre symbolique de Shining, les dissonances narratives de Picnic at Hanging Rock...) et place son récit à un carrefour historique bien connu de tous : celui du début des années 90 où le Chili sort de la dictature Pinochet, avec la ferme intention d’afficher un visage moderne et une attitude irréprochable, alors que les fantômes du passé hantent toujours les lieux et les esprits (douleur intériorisée, cadavres enfouis, réflexes autoritaires sous-jacents...). Une réalité double que Manuela Martelli symbolise par cet iceberg représentant son pays à l’Exposition Universelle de Séville en 1992 : il est massif, imposant, immaculé, mais il ne résiste pas à cette chaleur qui le fait fondre et met au jour quelques vérités dissimulées... Habilement, Dégel exhibe les apparats du thriller à enquête, faisant mine de s’intéresser à la disparition d’une jeune Allemande dans une station de ski chilienne, pour mieux déstabiliser son spectateur et l’amener à épouser le regard interrogatif d’Inès, celle qui découvre progressivement comment les adultes recomposent à leur guise la réalité tout en se lovant dans des silences assassins...


La grande réussite de Dégel réside dans sa capacité à être un film déstabilisant, jouant sur les codes cinématographiques connus et sur les attentes de son spectateur pour créer un moment propice à l’éveil des consciences. On n’est pas gentiment guidé par le film, on est invité à réagir, à ressentir, à nous questionner et à ouvrir les yeux. Comme ceux d’Inès évidemment. Un exercice de déstabilisation qui débute de manière pernicieuse à travers un parti pris visuel fort dont les effets imprègnent l’écran lentement et progressivement. On ne s’en rend pas compte immédiatement, mais la réalité qui nous est présentée est déjà étrange, échappant à nos représentations : comme cette station de ski qui pourrait se situer en Europe ou ailleurs, d’autant plus qu’on y entend de nombreuses langues ; ou encore cette terre latine à laquelle on associe soudainement des éléments caractéristiques de l’environnement nordique comme la neige et le froid.


La temporalité est également travaillée avec cet hôtel perdu hors du temps où l’existence est indéfectiblement liée aux saisons, le froid créant des paysages de carte postale, une microsociété éphémère, (touristes, travailleurs saisonniers...), une sorte d’insouciance estivale et une barrière neigeuse donnant l’impression de vivre à l’écart du monde, tandis que la chaleur fait fondre les illusions et met au jour une rugosité ou une âpreté ignorée le reste du temps...


Une sensation que Manuela Martelli fait grandir à l’écran en jouant notamment avec parcimonie sur les allusions avec le Shining de Kubrick : à l’instar de Danny, Inès se balade dans le monde singulier des adultes en pouvant compter sur un pouvoir unique, contenu dans ce regard à la fois lucide et mélancolique. L’inquiétude imprègne alors progressivement le visuel avec ces longs couloirs où l’on se perd, avec ces portes et fenêtres qui peuvent aussi bien nous enfermer que nous révéler une réalité dérangeante, avec ces nombreux plans sur un miroir ou travers une vitre perturbant notre approche du réel. Sans avoir recourt à l’horreur ou au surnaturel de Shining, Dégel reconduit cette idée d’endroit à la nature mouvante, insaisissable car pluriel. Une sensation dérangeante qui fait éclore l’inquiétude avant même la survenue d’un danger. Ce qui sera le cas dans la seconde partie avec la disparition d’Hanna.


Une seconde partie, d’ailleurs, qui fait office de tournant dans la narration puisque l’étrange sera utilisé à des fins bien plus politiques. L’étrange prend une forme beaucoup plus marquée avec la disparition de la jeune Allemande qui ne semble pas préoccuper grand monde, avec ces recherches timides, ces affiches qu’on arrache, ces questions que l’on refuse de poser. La disparition devient un événement que la réalité chilienne tente d’absorber, de digérer et de faire disparaître. Le parallèle se fait alors avec les victimes du régime de Pinochet dont les disparitions sont occultées par une population qui refuse de voir et dont la seule image visible dans le film sera un extrait télévisé remarqué par la seule Inès. Les adultes sont, sur ces sujets, aveugles, sourds et muets, priant simplement que la neige recouvre encore longtemps les stigmates du passé. Si la démarche politique de cette seconde partie semble un peu trop prévisible, Manuela Martelli a le mérite de la conduire avec finesse, privilégiant les subtiles allusions aux atmosphères dissonantes de Twin Peaks ou de Picnic at Hanging Rock aux gros sabots démonstratifs.


Une réussite toutefois à modérer car la mise en scène, jouant sur les ellipses et allusions, perd de sa force à rester trop classique et inféodée à un rythme pas toujours bien maîtrisé. Un peu plus de créativité ou d’audace visuelle aurait peut-être permis une meilleure épaisseur dramatique, ou une exploitation plus profonde du récit.


Fort heureusement, la prestation de la jeune Maya O’Rourke emporte notre adhésion par sa nuance et sa profondeur, avant de gagner notre empathie par le spectacle de la cruauté humaine qui se reflète dans ses yeux : à travers son regard silencieux, la duperie des adultes s’écroule et leurs bassesses deviennent enfin perceptibles. Comme cette écharpe rouge que tout le monde s’efforce d’oublier sauf elle, et qui nous laisse sur cette question en suspens : la jeune génération, gagnée par la lucidité, va-t-elle entretenir les schémas pernicieux de ses aînés ou rompre enfin avec l’omerta généralisée ? Un silence glaçant et une conclusion déstabilisante qui laisse le spectateur seul avec son propre ressenti.

Cosmo_
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