D’habitude, quand une œuvre est estampillée "classique du cinéma", on s’attend généralement à voir un bon film, marquant et un peu unique. Et c’est toujours assez décevant de le découvrir et de ne pas y retrouver ce que les personnes qui l’ont encensé y ont vu. Surtout quand sa réputation le décrit comme un film "choc".

Mais même si ce film n’a pas eu l’effet escompté sur moi — parfois pour des raisons extérieures, liées au contexte ou à ma propre sensibilité, et d’autres fois à cause de défauts que je trouve inhérents au film lui-même — je dois bien reconnaître qu’il vaut le coup d'œil.

Sorti en 1972, Déliverance a su marquer les esprits pour plusieurs raisons. Déjà pour son côté immersif, avec une mise en scène réaliste tournée dans des décors naturels, et des personnages crédibles, incarnés par de grands acteurs de l’époque. Pour ses quelques scènes devenues cultes, comme la célèbre séquence du duel musical, ainsi que "l’autre" — ceux qui ont vu le film savent de quoi je parle. Pour ses thèmes, et la richesse de ses interprétations. Mais aussi, et surtout, pour son côté dérangeant et limite pour l’époque.

Et c’est à travers ce dernier aspect que s’incarne le premier défaut extérieur à la qualité du film. Car en effet, Déliverance est un film du début des années 70, et depuis, le genre horrifique a franchi de nombreux caps en termes de violence, de gore et de malaise — déjà dans les années 80, et plus encore aujourd’hui. C’est pour cette raison que les personnes qui découvriraient ce film maintenant, surtout si elles sont familières avec les films d’horreur, ont de fortes chances de ne pas ressentir le bouleversement promis. Et ce, même si je reconnais pleinement que la tension et le suspense liés à la survie des personnages sont efficaces et bien mis en scène, et que la fameuse scène — bien qu’elle ait perdu de sa force aujourd’hui — peut encore choquer les plus sensibles. Mais malheureusement, je n’ai pas réussi à me laisser totalement embarquer. Et le décalage générationnel n'est pas le seul responsable.

En effet, le film fait beaucoup d’efforts pour rendre l’immersion en pleine nature aussi tangible que possible — une démarche respectable, qui peut tout à fait séduire un certain public. Mais cet aspect contemplatif, aussi légitime soit-il dans son intention et sa technique, finit par rendre le film franchement lent, et parfois même un peu ennuyeux. Certains éléments, certains messages que le film cherche à faire passer, et qui auraient mérité d’être davantage approfondis ou densifiés, se noient dans un trop-plein de paysages naturels et un souci constant de l’esthétique.

Et c’est sans compter certains choix narratifs douteux ou des développements incohérents de certains personnages.

L’un des principaux messages du film tourne autour du choc des cultures et de la tolérance : les citadins cultivés face aux ruraux isolés. La fameuse scène du duel musical en est d’ailleurs un parfait exemple. Elle illustre intelligemment cette idée, car, commençant d’abord comme un affrontement, une forme de provocation, les deux musiciens finissent par jouer ensemble. Elle évoque ainsi une possible entente entre deux mondes opposés. Mais cette subtilité est vite brouillée par un glissement problématique : celui qui associe implicitement les locaux un peu rustres rencontrés au début aux criminels violents qui apparaissent plus tard, comme s’ils faisaient partie d’un même groupe distinct. Ce raccourci floute dangereusement la ligne entre "différence culturelle" et "danger", ce qui contredit en partie le message de tolérance que le film semble vouloir transmettre.

Même si l’idée était précisément de nous faire réfléchir à cela — de nous pousser à comprendre que ce n’est pas parce que des individus appartiennent au même groupe social qu’ils sont tous les mêmes — le message reste formulé de manière maladroite.

Plus encore, dès lors que les citadins reviennent de leur expédition, après s’être frottés à la nature sauvage, les ruraux, jusque-là méfiants, les accueillent soudain à bras ouverts. Cela peut être perçu comme une sorte de rite de passage réussi, leur donnant symboliquement le droit d’être acceptés parmi eux. La question qu’on peut alors se poser est la suivante : ce rite est-il lié au fait d’avoir simplement traversé la nature, ou à celui d’avoir affronté la violence de leurs "congénères" ? Le film ne donne pas de réponse explicite, et même si l'on serait tenté de pencher vers la première option, le doute reste présent.

En ce qui concerne l’autre gros défaut du film, il est principalement lié au traitement d’un de ses personnages. Même si tous sont développés et interprétés de manière satisfaisante, la réaction de l’un des hommes face à ce qu’il a subi reste extrêmement incohérente. Cet homme est victime d’un viol — un événement d’une violence extrême — mais pendant tout le reste du film, il ne semble ni traumatisé, ni hanté par ce qu’il a vécu. Cette absence totale de séquelle émotionnelle nuit fortement à l’impact de la scène en question, pourtant censée être l’un des moments les plus marquants et dérangeants du film.

Cependant, même si le film aborde certains de ses thèmes de manière maladroite, il en traite d'autres avec une réelle efficacité — notamment la moralité, et l’idée que le mal n’existe pas dans la nature, mais s’exprime à travers l’humain. Les citadins ne sont pas confrontés à une hostilité naturelle, mais à un danger humain. La nature, elle, reste neutre, indifférente, simple décor d’une descente intérieure. Les personnages sont forcés de s’adapter, de tuer, et de faire face à leur propre morale. Et c’est surtout une fois revenus à la civilisation que tout prend du poids : ce qu’ils ont fait commence à les hanter — non pas seulement comme une expérience traumatisante, mais comme un acte qu’ils devront porter, et qui pourrait être découvert et surtout jugé. C’est à ce moment-là que la tension morale devient réellement palpable.

Même si les corps ne sont jamais découverts, et que les hommes ne font jamais face aux conséquences directes de ce qu’ils ont fait, leur innocence, elle, est définitivement perdue.

Au final, même si ce film n’a pas eu sur moi l’impact émotionnel que j’espérais, je comprends pourquoi il a marqué son époque et gagné son statut de classique. C’est un film intéressant, qui suscite la réflexion et propose plusieurs niveaux de lecture, dès lors qu’on prend le temps de s’y attarder. Il sait créer de la tension et du suspense — mais pour moi, il lui manque tout de même une intensité dramatique, une cohérence émotionnelle, et une incarnation plus explicite de ses idées pour vraiment me convaincre.

Le-Chat-Nonne
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le 14 mai 2025

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