En 1993, alors que Schwarzenegger venait de connaître son premier gros échec public avec son génial Last Action Hero, Stallone, son rival, sortait du succès de Cliffhanger, sorte de Die Hard montagnard, et embrayait sur une comédie d’action futuriste. Sorti en 1994, Demolition Man récolta un beau succès en salles, porté par son duel de têtes d’affiche, Stallone y affrontant alors la star montante Wesley Snipes.


1996. La cité des anges est à feu et à sang, déchirée par les émeutes (faisant écho aux émeutes suite à l’affaire Rodney King) et les guerres de gangs. Un des seigneurs de guerre de ce chaos, Simon Phoenix (Snipes), a enlevé la cinquantaine de passagers d’un bus et menace leur vie contre une rançon. Spécialiste des interventions les moins délicates, le flic John Spartan (Stallone) se lance seul dans une mission de sauvetage qui se solde par l’explosion d’un immeuble et le trépas de tous les otages. Spartan se voit alors, tout comme son ennemi Phoenix, condamné à la peine de cryogénisation. Plusieurs décennies en état semi-comateux prisonnier d’un bloc de glace. Pour sa plus grande joie.

Trente-six ans plus tard, Los Angeles est devenue San Angeles, une métropole sans violence, sans contestation, sans sexe, sans alcool, sans rien. La police ne sert plus qu’à verbaliser les petites incivilités et surveiller les marginaux refusant ce système et vivant dans les égouts. C’est dans ce contexte que Phoenix est "réveillé" et parvient contre toute attente à s’échapper, semant la mort et la désolation autour de lui. Face à une violence à laquelle ils ne sont pas formés, les forces de l’ordre décident de réanimer John Spartan avec pour mission d’arrêter Phoenix. Un flic badass du 20ème siècle pour stopper un psycho de la même époque. De quoi faire trembler les fondations de ce meilleur des mondes.


De prime abord, Demolition Man se présente comme un film d’action privilégiant le duel de ses deux têtes d’affiche en les projettant dans le futur. De la testostérone, de la violence, des fusillades, des explosions. Mais la découverte par Spartan de cette société future eugéniste, aseptisée et superficielle, clignant ouvertement de l’oeil au Meilleur des mondes d’Aldous Huxley (Lenina Huxley est une référence évidente à la protagoniste du roman d’Huxley), devient rapidement prétexte à la comédie.


À travers le regard de Spartan, le spectateur s’amuse de ce futur où la norme est d’écouter des jingle pubs débiles, où l’on n’a plus le droit de jurer, où les rapports sexuels ne se font plus que virtuellement, et où le papier toilette a été remplacé par trois mystérieux coquillages. Il s’amuse aussi surtout du jeu de Stallone, flic endurci, incarnant un archétype de virilité, confronté à un monde auquel il n’est pas adapté. Ce serait un peu comme plonger l’inspecteur Harry dans une société future à mi-chemin de Gattaca et d’Idiocraty, peuplée de moutons de panurge. À travers ce monde où tout est devenu politiquement correct, où la superficialité règne et où la censure semble partout, on pourrait penser que c’est un peu la bien-pensance wokiste que Demolition Man préfigurait. Sur bien des aspects, la dimension satirique du film annonçait notre époque. Plus d’insultes, plus de virilité (la fameuse masculinité toxique), plus de sexe, des citoyens androgynes voire carrément asexués, et cette réplique de Spartan lorsqu’on lui demande ce qu’il dirait si on le traitait d’homme des cavernes, vestige d’une époque barbare : "Je sais pas moi... merci !".


Et ce ne sera pas la seule réplique mémorable de Stallone (l’alignement de jurons pour se servir des contraventions comme papier toilette, la voiture intelligente qui n’obéit plus, le rat-burger, le fameux "J’suis une couturière ?!") qui en profite d’ailleurs pour rendre la politesse à Schwarzenegger lequel l’avait chambré quelques mois plus tôt dans son Last Action Hero. Ici la star de Terminator, malgré ses origines autrichiennes, est censé être devenu président des États-Unis au début du 21ème siècle (l’Amérique s’en porterait probablement mieux qu’aujourd’hui).

Aux côtés de Stallone, la jeune Sandra Bullock, pas encore consacrée chauffeuse de bus par Speed, brille par son jeu de policière aussi mignonne que candide et en manque d’action, une fliquette née à la mauvaise époque. Benjamin Bratt, alors compagnon de Julia Roberts, joue le parfait neuneu du futur, et Denis Leary incarne un chef de communauté marginale qui monologue poétiquement sur les plaisirs de la liberté et du "fais pas chier mec !".


Du côté des bad guys, feu Nigel Hawthorne campe un démiurge régissant sa société de rêve comme un savant fou. Sa mort cligne de l’oeil à une scène d’Et pour quelques dollars de plus.

Mais bien évidemment, c’est surtout Wesley Snipes qui monopolise l’attention. Campant un sociopathe rigolard aussi cruel que drôle dans sa façon de découvrir cette société future et d’en démolir joyeusement les représentants (le gardien de musée "oh désolé, je t’avais pas vu"), l’acteur s’amuse dans un savoureux numéro de brute immorale à la limite du cabotinage. Sly se souviendra de lui en le libérant de sa geôle 25 ans plus tard dans Expendables 3.


Réalisé par Marco Brambilla, un réalisateur de seconde liste qui ne fera pas vraiment carrière malgré le succès du film, Demolition Man alterne l’humour et les séquences d’action à un rythme soutenu jusqu’à une confrontation finale et "glaciale" d’anthologie.

On sent parfois certaines coupes au montage, notamment lors de la descente dans le monde sous-terrain (une scène d’action supprimée au montage lorsque Spartan poursuit Phoenix après la fusillade) et le happy end sur les airs du Demolition Man de Sting (reprise d’une chanson de Police) est un peu expédié. Soutenu par la partition orchestrale et les thèmes dantesques d’Elliot Goldenthal, (voir cette superbe ouverture sur L.A. en feu), le film s’ouvre et se clôt sur l’explosion cataclysmique de deux bâtiments puis... sur une agression sexuelle (Spartan prend soudainement l’initiative d’embrasser Lenina...).

Malgré toutes ces choses choquantes, le film se revoit toujours avec plaisir et reste un des meilleurs (et un des rares) exemples de comédie d’action futuriste réussie.

Créée

le 14 juin 2025

Critique lue 38 fois

Buddy_Noone

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