Ivan Govar signe avec Deux heures à tuer un polar atmosphérique d’une remarquable maîtrise formelle, porté par un duo d’acteurs d’exception, Pierre Brasseur et Michel Simon, qui se livrent ici à un jeu d’ambiguïtés savamment entretenu.
L’action se déroule presque intégralement dans une gare de province, la nuit, lieu de passage devenu théâtre d’attente et de suspicion. Govar exploite à merveille ce décor unique : les couloirs déserts, les bancs froids, les quais noyés de brouillard deviennent le prolongement psychologique des personnages. Cette unité de lieu et de temps — deux heures avant le départ du dernier train — confère au récit une tension constante et une dimension quasi théâtrale, rappelant certains films de Clouzot ou de Duvivier.
Le scénario repose sur une succession de quiproquos identitaires : chacun semble dissimuler quelque chose, et le spectateur, pris dans le brouillard du récit autant que celui des rails, ne sait plus à qui se fier. L’amant pourrait être un policier infiltré, le notable un assassin, le modeste employé un homme dérangé, et Pierre Brasseur… peut-être tout cela à la fois.
Cette indécision morale, presque hitchcockienne, fait tout le sel du film. Govar ne cherche pas la résolution immédiate du mystère, mais la mise en tension permanente entre les apparences et les intentions.
Le film, tourné en noir et blanc, bénéficie d’une photographie superbe : contrastes appuyés, profondeur de champ travaillée, et usage expressif du contre-jour. La texture visuelle — pluie fine, vapeur des locomotives, suie des wagons — renforce le sentiment d’oppression et d’humidité. Les plans serrés alternent avec des plongées sur la gare déserte, conférant au film une épaisseur visuelle quasi poétique. La direction artistique, sobre mais précise, souligne la déliquescence du monde ferroviaire d’après-guerre, tandis que le montage lent accentue la pesanteur du temps qui passe.
Pierre Brasseur, d’un flegme inquiétant, compose un personnage opaque dont chaque réplique semble pouvoir être relue à rebours. Face à lui, Michel Simon, tout en rictus et en gestes lourds, impose sa présence charnelle et son ironie mordante. Les seconds rôles, quoique peu nombreux, sont finement dessinés : une galerie de silhouettes fatiguées, usées par la nuit et par la peur.
Sans en dévoiler la teneur, la fin, d’une noirceur absolue, boucle le récit avec une rigueur implacable. Pas de catharsis, pas de morale : seulement l’écho d’une humanité brouillée, perdue dans la nuit.
Govar signe ainsi son dernier film de tension psychologique plus qu’un simple thriller, où la mise en scène et l’atmosphère priment sur l’intrigue.