Un premier film incroyablement dense, où chaque scène est pensée, retorse, étonnante. La figure du diamant est ce qui structure le film : un rayon passant à travers la pierre se trouve diffracté dans toutes les directions, or c'est bien ce que travaille Arthur Harari ici, en ouvrant Diamant Noir par une scène fantasmatique où le père du héros a la main tranchée par son outil de travail, et en élaborant ensuite la façon dont cette scène hante chaque membre de la famille à sa façon. Le tableau familial est chargé mais subtil, car le cinéaste sait donner à ses personnages une part d'ambiguïté, et ceux qu'on croyait dessinés à gros traits (l'oncle par exemple) se révèlent peu à peu, sans pour autant avoir recours au twist, à la révélation, au coup de théâtre - en effet le spectateur ne sait jamais ce qui est vrai ou ce qui est faux, il est mis en situation de doute et d'observation, il comprend comment les personnages se sont construits mais non qui ils sont. On pense alors aux meilleurs films de James Gray, à La Règle du Jeu, mais aussi à Hamlet pour ce récit de vengeance, de fidélité au père déchu dont le poids n'a jamais été aussi important que depuis qu'il est mort.
Au diamant, Harari oppose une autre figure, celle de l'oeil qui le regarde, cet oeil impur qu'un abcès ronge, que les larmes troublent, et qui pourtant croit savoir distinguer le vrai du faux, la valeur du chiqué. L'interprétation fébrile de Niels Schneider impressionne. L'avoir choisi pour interpréter le rôle principal était une bonne idée. Son charisme d'angelot au sein de ce marasme général lui donne une envergure pasolinienne. On le suit à Anvers, jusque dans la famille des diamantaires qu'il ne connaît pas vraiment, avec la sensation qu'il va pouvoir tout renverser, défaire les combinaisons trop rigides, semer le désordre au sein du chaos. La façon dont Harari s'appuie également sur la légende d'Anvers, une statue, une carte postale, quelques signes extérieurs à l'histoire, contribue à l'impression de délire général. L'épilepsie du cousin, l'impuissance de sa femme face à ses crises, la grande maison où tout le monde vit mêlé - autant de détails, d'histoires dans l'histoire qui donnent à celle-ci une profondeur peu commune dans le cinéma actuel.

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le 14 juin 2016

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