La pièce dans la machine à ego

Attention toutefois, il ne s’agit pas de petite monnaie ou de simple pièce jaune (on est chez un cinéaste multi oscarisé quand même, pas chez Bernadette), mais d’une pièce volumineuse, massive, gigantesque comme une pièce principale qui mangerait tout l’espace de la maisonnette, ou une pièce de théâtre tellement géniale qu’elle dirait tout de la folie des hommes et de l’incommensurable vanité de son auteur. C’est Digger, la licorne, le miracle enfin concrétisé de l’alliance parfaite entre grand spectacle et qualité réflexive, entre blockbuster tonitruant et film d’auteur pertinent. Du moins, c’est ainsi qu’il se présente. Mais on n’est pas obligé de le croire...


Vanité, viens que je me noie dans tes eaux !


Persuadé d’être le Stanley Kubrick de l’ère moderne, Alejandro Iñárritu se sent tout à fait légitime d’imiter son illustre aîné : comme lui, il cultive la rareté (huit longs métrages en un peu plus d’un quart de siècle), collectionne les vedettes (Pitt, Di Caprio...), multiplie les tours de force technique (l’unique plan-séquence de Birdman), le tout en s’essayant aux différents genres que lui offre le monde du cinéma. Après le survival, la chronique du milieu artistique ou le film choral, il se lance cette fois-ci dans la satire, la farce politico-militante. Il veut réaliser son Docteur Folamour.


Pour ce faire, il observe l’homme qui joue à être un dieu, qui joue à être le plus puissant de la terre en prenant le risque de tout faire basculer dans le chaos.


Digger Rockwell est cet homme-là ! C'est un magnat du pétrole, ultra riche, ultra mégalo, persuadé évidemment d’être le nombril du monde. Alors forcément, lorsque ses activités au Groenland provoquent une catastrophe écologique d’ampleur mondiale, il ne peut faire autrement que de se présenter comme l’homme de la situation, le sauveur ultime que tout le monde attend.


L’allusion à Trump, même aussi évidente, intrigue et offre à Iñárritu la possibilité de s’essayer au pamphlet acide sous couvert de film pop-corn sucré : un mélange des genres, étonnant et détonnant, qui demande notamment un vrai talent d’écriture pour faire rire et réfléchir, pour provoquer à la fois la jubilation et l’éveil des consciences, tout en évitant les effets faciles et la vaine surenchère. Digger a le mérite de refuser la tiédeur du produit formaté pour se présenter comme un film pluriel, audacieux, dont la forme travaillée nous offrirait les étourdissements de la grande expérience visuelle, et dont les différentes strates de lecture se dévoileraient à notre regard à travers d’harmonieuses oscillations de grotesque et de tragique.


Seulement la grandeur ne se décrète pas, et il ne suffit pas d’apprendre par cœur le manuel du Petit Kubrick illustré pour se targuer d’être le nouveau génie du cinéma. Un peu comme si le bon étudiant se voyait comme un grand savant en maîtrisant quelques concepts. Ou le footballeur qui s’imagine être le meilleur du monde sous prétexte qu’il est Pichichi. Il y a peu, Brady Corbet avait commis la même erreur avec The Brutalist en brandissant avec un peu trop d’insistance les attributs du chef d’œuvre pour un résultat assez terne et décevant. Avec Iñárritu, c’est encore pire puisque sa grande estime de lui-même écrase tout, les bonnes séquences de son film en même temps que notre mansuétude.


Et sa tête prit enfin les dimensions de l’univers.


Comme Iñárritu se considère comme un géant, son projet doit l’être également : tout doit être plus grand, plus gros, plus fou.


Plus fou comme le budget qui enfle et s’envole à 180 millions, un record pour l’un de ses films. Un investissement risqué pour un projet aussi particulier, même avec Tom Cruise en tête d’affiche. Le problème est que cette somme n’est pas perceptible à l’écran. Et le spectateur, quant à lui, en est réduit à quitter la salle sans en avoir eu pour son argent.


Plus fou, aussi, avec ce casting débordant de talents, comme John Goodman, Sandra Hüller ou encore Riz Ahmed, sans oublier la grande vedette du film, à savoir Tom Cruise. Seulement ce casting étoilé ressemble surtout à un argument de promotion tant certains acteurs semblent sous-exploités, notamment les femmes. Quant à Tom Cruise, sa transformation physique (maquillage pour paraître plus vieux, fausse bedaine, etc.) est tellement spectacularisée, théâtralisée, conçue pour nous faire oublier Ethan Hunt, qu’on finit par ne retenir que ça. Personne n’est dupe, on est plus proche du performeur visant une statuette que de la composition d’acteur mémorable.


Plus fou, toujours, avec cette satire qui se veut être l’équivalent moderne de Dr. Strangelove, détruisant les puissants avec une causticité et une férocité jubilatoire. Seulement, ici, tout est trop simpliste et facile pour gagner notre intérêt : les cibles évidentes (les milliardaires, le capitalisme...), les allusions sont trop appuyées (Trump et sa politique...), le sous-texte est schématisé et surligné à l’excès (le capitalisme c’est mal, la politique n’est que du spectacle, l’environnement est en danger...). On peut se demander si tout ce tohu-bohu, ce cirque grandiloquant, était nécessaire pour enfoncer ainsi des portes ouvertes. C’est d’autant plus regrettable que Digger vise juste parfois, comme avec cette ouverture dans un lit souillé ou cette séquence renvoyant les grands dirigeants à leur propre hypocrisie. Pour le reste, dans le genre satire politico-environnementale, mais dénué de toute prétention auteuriste, le Don’t Look Up d’Adam McKay était bien plus subtil et efficace.


Plus fou, encore et toujours, ce film somme, ce film œuvre d’art qui conjugue aussi bien le grand spectacle, la beauté plastique, la recherche visuelle que la référence cinéphile. Si le travail d’Emmanuel Lubezki est à saluer, ses teintes métalliques disent tout de cette démarche cinématographique qui cherche à se parer des couleurs du film d’auteur. Pour le reste, il est difficile d’oublier ce rentre dedans constant qu’est Digger : grand angle déformant, surcadrage, musique dissonante, et autres effets de mis en scène appuient tellement fort sur les manettes du film baroque qu’ils finissent par épuiser notre bonne volonté ; à cela s’ajoute, bien sûr, la performance quelque peu éreintante de son acteur vedette. Digger lasse par son impériosité douteuse à vouloir toujours exhiber ses muscles, comme ces nombreuses citations cinématographiques qui pourraient être perçues comme de sympathiques clins d’œil s’ils n’étaient pas aussi insistants (les contre-plongées à la Citizen Kane, le discours à la Monsieur Smith au Sénat de Capra, la réunion avec le président rappelant ouvertement Docteur Folamour...).


De tout cela se dégage la désagréable sensation d’un film autosatisfait, qui s’admire et se voit décrocher toutes les récompenses. Digger, plutôt que de se moquer d’un homme convaincu de faire l’Histoire, se conduit comme un film persuadé d’écrire l’histoire du cinéma. Comme si son statut de futur chef-d’œuvre intemporel était une évidence. Tout cela est gênant, car c’est bien la vanité de son auteur qui a pris le pas sur tout le reste.


L’écolo dans le tout-à-l'ego


Désireux de paraître toujours le plus malin, Iñárritu nous gratifie, dans son dernier acte, d’un effet narratif qu’il juge évidemment génial (où il pousse sa fable écolo vers le portrait existentialiste), allant jusqu’à mettre en garde son public à ne rien divulgâcher (ce serait dommage, en effet, de priver les futurs spectateurs de l’effet de surprise de ce coup si génial). Seulement, même sans rentrer dans les détails, tout cela ne ressemble qu’à de l’esbrouffe, à un artifice de plus qui vient s’ajouter à un ensemble déjà bien surchargé. Le problème, c’est qu’en agissant ainsi il en vient à atténuer les effets de la satire (on rit de la caricature et pas du personnage). Il en vient à se mettre définitivement en avant, en tentant de manière bien trop ostensible de se mettre les critiques dans sa poche. Comme par exemple avec le cas des actrices reléguées au second plan. Il suffit d’en rire dans le film pour prouver qu’on n’est pas dupe et le problème se résout de lui-même. Tout le reste sera du même acabit : Iñárritu joue au malin de manière si peu subtile qu’on finit par ne voir que lui, sa main, son désir, ses intentions. C'était bien la peine de creuser autant de sillons, de labourer autant la terre cinématographique, pour simplement nous faire voir son pauvre nombril.

Cosmo_
4

Créée

il y a 2 jours

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Alyson_Jensen

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