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Qu'est-ce que cela fait plaisir de voir Tom Cruise acteur de composition revenir, laissant de côté l'action-man. Celui qui a tourné chez Oliver Stone, Paul Thomas Anderson, Stanley Kubrick, Michael Mann. Celui qui, dans un second rôle, éclipse complètement tous ses partena ires — à l'exception notable évidemment de Robert Downey Jr. — dans Tropic Thunder. Et très bien entouré en plus par John Goodman et Riz Ahmed (dommage, par contre, que Sandra Hüller soit sous-employée, car, outre le talent de la comédienne, il y avait quelque chose de bien satirique à exploiter avec son personnage !), il ne peut que briller dans une composition grandiloquente à souhait, à sa démesure. J'ai rarement vu un interprète autant capable d'électriser à lui tout seul une scène entière par sa simple présence.
Visuellement, le réalisateur Alejandro González Iñárritu envoie sacrément du pâté avec ses visuels volontairement artificiels, d'un esthétisme dans les décors qui n'est parfois pas sans évoquer Jérôme Bosch, que le format VistaVision ne fait que mieux mettre en relief. Le tout avec une palette délavée collant bien à l'idée que l'on se fait d'une ambiance apocalyptique.
Maintenant, je vais essayer d'évoquer l'intrigue, ses thématiques de fond, en restant le plus vague possible pour ne pas spoiler. Disons que l'on peut parler d'une sorte de mélange entre Don't Look Up, Doctor Strangelove, Birdman du même Iñárritu, le tout avec une critique des très puissants néfastes de notre planète qui ne sont pas sans points communs avec ceux de notre monde actuel, ainsi qu'avec une réflexion sur la nécessité absolue de l'art cathartique dans un monde qui s'écroule.
Reste que j'ai trouvé l'ensemble trop sermonneur, voulant absolument tout expliquer, tout marteler, comme si le spectateur n'était pas capable de comprendre par lui-même, de faire ses propres déductions. En plus, le film n'assume même pas pleinement son ton grotesque. Ce que l'on peut percevoir à travers une longue discussion très tendue sur ce sujet précis. Ce que l'on peut percevoir aussi par le fait qu'il y ait une espèce de sous-intrigue plus intime où le personnage principal s'inquiète pour une de ses proches — essayant d'apporter ainsi une touche d'émotion sincère dans un long-métrage très largement dominé par un burlesque cynique. Mais cette sous-intrigue est trop mince pour contrebalancer efficacement le ton global d'ensemble, pour ne pas apparaître en trop. Et puis, il y a le personnage joué par Jesse Plemons qui est juste là pour signifier que « non, non, tous les riches ne sont pas des méchants maléfiques ! ». C'est sa seule fonction dans le récit. Et c'est précisément ce qui contribue à assagir considérablement le propos : au moment même où le film pourrait pousser jusqu'au bout sa charge contre les puissants et leur monde, il éprouve le besoin de sortir son petit contre-exemple pour surtout ne pas être accusé de caricaturer. Comme si le film devait immédiatement s'excuser de la férocité de sa propre satire. Ce personnage ressemble ainsi moins à un véritable personnage qu'à une précaution scénaristique, une petite clause de non-responsabilité morale venant rappeler au spectateur que, bien sûr, tout le monde n'est pas à mettre dans le même sac. C'est dommage, parce que le film aurait justement gagné à assumer jusqu'au bout son grotesque et sa démesure, plutôt qu'à chercher constamment à mettre des garde-fous à son propre discours. À force de vouloir tout nuancer, tout expliquer et surtout ne froisser personne, il finit paradoxalement par manquer d'audace là où il aurait pu être le plus mordant.
Bref, c'est donc un film qui a tout pour être complètement démesuré — son formidable acteur principal, les seconds rôles John Goodman et Riz Ahmed, sa mise en scène, son univers grotesque — mais qui finit paradoxalement par se montrer beaucoup plus sage que ce qu'il semblait promettre. Iñárritu a visiblement envie de tirer à boulets rouges sur son époque, les puissants et leur monde, mais il n'ose jamais tout à fait aller jusqu'au bout de sa charge, préférant souligner, voire justifier, chacune de ses intentions et prendre soin de ménager quelques garde-fous. Ouais, pour conclure enfin, les quelques grandes qualités susmentionnées font sérieusement regretter que le film n'aille vraiment pas jusqu'au bout de son audace potentielle.
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