Disclosure Day est un acte de foi. Morale, philosophique, mystique. Celle d’un homme qui, à 79 ans, cultive toujours la même croyance contrariée en deux choses : la possibilité de sauver l’humanité, et l’existence d’autres formes de vie dans l’univers. Steven Spielberg n’a pas changé d’un iota depuis 1977 et ses Rencontres du Troisième Type, qui disaient peu ou prou les mêmes choses – la vision inquiète d’une humanité au bord de l’autodestruction en moins, que son parcours humain et cinématographique, de La Liste de Schindler à La Guerre des mondes en passant par Munich et Il faut sauver le soldat Ryan, a singulièrement alimentée.
À ce titre, son trente-cinquième long métrage est éminemment respectable, et ne mérite pas, à mon sens (critique) la sévérité extrême de certaines notes déjà distribuées sur le site, et qui me font m’interroger sur l’échelle de valeur des contributeurs.
(En d’autres termes, si tu mets un 2 à ce film tout en présentant des arguments étayés et relativement équilibrés pour justifier ta déception, quelle note tu mets aux films de Philippe Lacheau - par ailleurs grand admirateur de Spielberg, comme quoi ça n'a rien à voir ?
Bon, c’est l’éternel débat de Sens Critique, qui ne sera sans doute jamais résolu, et peu importe après tout.)
Cela n’empêche pas Disclosure Day de s’avérer assez problématique. Sur le fond, j’entends, car sur la forme, Spielberg démontre que le vieillissement n’a aucun impact sur son art du filmage, et qu’il peut encore en remontrer à à peu près tous les cinéastes en activité sur ce point précis. Chaque séquence est une leçon de mise en scène, aussi fluide que virtuose, qui rend le spectacle captivant et admirable de bout en bout. Avec en prime quelques morceaux de bravoure dont le cinéaste a le secret (la fuite en voiture avec Jane pas en pleine possession de ses moyens à l’arrière (disons-le comme ceci pour éviter les spoilers), ou le crash train-voiture qui provoque de bonnes vieilles palpitations à l’ancienne).
Allez, pour être honnête, deux regrets tout de même. Tout d’abord, il arrive tout de même à Tonton Steven d’abuser de ses effets de lumière directe. Certes, ils font partie de sa signature depuis presque toujours (surtout depuis Rencontres d’ailleurs), mais l’excès de lense flare et de projecteur à l’arrière-plan plaquant les acteurs dans des contre-jours si violents qu’ils les effacent parfois, peut agacer à l’occasion. Ce n’est pas propre à Disclosure Day, ce défaut s’est accentué dans la plupart de ses derniers films, mais ça ne s’arrange pas avec l’âge.
Ensuite, certains effets numériques ne sont clairement pas à la hauteur, en particulier pour les animaux. C’est tout de même fou de constater que Spielberg a mieux filmé des dinosaures qu’un cerf ou un renard ! On peut imputer le problème aux auteurs des SFX, mais à la fin, c’est tout de même le réalisateur qui valide, et là, même si ces occurrences sont rares dans le film, c’est tout de même regrettable.
Revenons au propos du film, puisque c’est tout de même ce qui nous intéresse au premier chef. Et au fait que Spielberg, sur la question extra-terrestre, n’a guère évolué depuis Rencontres.
Au passage, évacuons La Guerre des mondes de l’équation. En 2005, le réalisateur avait surpris en mettant en scène, pour la première fois, des extra-terrestres agressifs envers l’humanité. Mais La Guerre des mondes n’était pas un film sur les extra-terrestres. Ces derniers n’y étaient que des prétextes, une vaste métaphore pour parler d’autre chose, à savoir le monde post-11 septembre. Ils étaient incarnés par leurs tripodes, ces gigantesques monstres de métal hurlant qui désintégraient tout sur leur passage : une représentation qui relevait plus de la machinerie infernale que d’une forme de vie venue du reste de l'univers. En soi, ce long métrage ne compte donc pas dans la manière dont le cinéaste américain croit aux aliens.
(On ne parlera pas non plus du quatrième Indiana Jones car ce film n’existe pas.)
À l’inverse, Disclosure Day reprend fidèlement la conception humanoïde que nous nous sommes habitués à avoir des extra-terrestres : les petits hommes gris à grosse tête, grands yeux, corps caoutchouteux et membres disproportionnés, que tant d’œuvres diverses, films ou séries, ont fini par rendre aussi familiers que risibles, plus du tout crédibles (pour peu qu'ils l'aient été un jour). En 2026, les voir représentés ainsi m’a semblé gênant, beaucoup trop naïf, alors qu’un Premier contact de Denis Villeneuve, par exemple, a tenté une autre approche autrement plus stimulante.
Ce qui pouvait paraître touchant ou mignon dans Rencontres du Troisième Type ne marche plus aujourd’hui. Ça ne suffit plus. Cinquante ans se sont écoulés, qui ont bouleversé le monde et ses représentations. Les années 70, ses espoirs, sa candeur, ses illusions, sont largement révolues. Après les derniers restes d’insouciance de la décennie 80, les années 90 ont imposé leur cynisme et leur brutalité, tandis que l’humanité filait à marche forcée vers le basculement paradigmatique du 11 septembre.
Dans le champ audiovisuel, c’est aussi le moment où X-Files est passé par là. Sans le vouloir, Disclosure Day en reprend la trame, mais sans l’intensité paranoïaque, se limitant à un combat manichéen entre ceux qui veulent à tout prix garder la vérité secrète, et ceux qui s’entêtent à la révéler au monde entier.
Il en résulte des personnages prévisibles, qui manquent d’épaisseur ou de surprise, malgré tout le talent de leurs interprètes pour bonifier ce qui peut l’être. Comme à peu près tout le monde, je pense, j’ai envie de souligner l’interprétation exceptionnelle d’Emily Blunt, toutes failles ouvertes et en même temps acharnée à se battre, à se défendre, à se comprendre, et à construire un futur qui tienne debout, pour elle comme pour les autres. À ses côtés, Josh O’Connor intègre naturellement son registre d’acteur sur le fil entre force et fragilité dans la grande galerie des héros spielbergiens, ces hommes relativement ordinaires que les circonstances contraignent à l’extraordinaire, du David Mann de Duel au professeur Grant de Jurassic Park, en passant par les personnages incarnés par Richard Dreyfuss, Tom Hanks ou Mark Rylance.
Entre les deux, Eve Hewson est excellente dans le rôle de Jane, qui avait pourtant tout pour être ingrat. Son face-à-face avec Colin Firth est remarquable d’intensité – Colin Firth que, du reste et contrairement à d’autres, j’ai trouvé tout à fait correct dans son rôle, dont il parvient à rendre crédible l’évolution pourtant discutable. De l’autre côté du spectre, Colman Domingo fait aussi le job, pourtant pas aidé par des interactions purement téléphoniques avec les autres personnages durant les deux tiers du film.
D’ailleurs, le scénario d’un David Koepp qu’on a connu plus inspiré (même si ce n’est pas un immense scénariste non plus) s’enlise dans des schémas répétitifs. Outre ces fameux échanges téléphoniques entre Daniel (Josh O’Connor) et Hugo (Colman Domingo), il y a les immersions mentales de Scanlon (Colin Firth), les uns et les autres suscitant de longues scènes de dialogue dont beaucoup sont à la fois trop bavardes et peu éloquentes, faute d’avoir grand-chose à raconter.
La plus grande force de Steven Spielberg est d’être un cinéaste visuel. Quand il le faut, il sait filmer des scènes de dialogue, mais parler ou faire parler n’est pas son fort. Quand il en est réduit à le faire trop souvent, il perd en puissance et en évidence, ce qui amène Disclosure Day à sonner creux par moments, alors qu’il parvient à développer à l’occasion les belles idées humanistes chères à son auteur : empathie, sens de l’écoute, apprentissage constant de la communication entre les êtres, quête de soi ou accomplissement spirituel (pas forcément religieux). Rien de nouveau, me direz-vous, mais pour ma part, ce sont des concepts que je ne me lasse pas de voir exposés et défendus, alors que notre époque n’a de cesse de les battre en brèche pour privilégier l’égocentrisme, le rejet des différences, la défiance vis-à-vis de l’étranger ou de l’inconnu, le matérialisme, et tant d’autres réjouissances qui mettent à mal la planète et ses habitants.
En d'autres termes, j'ai plus que jamais besoin d'un Spielberg dans ma vie. Il fait partie de ces artistes dont les œuvres me font tenir debout ou me servent de repli quand la réalité du monde devient insupportable.
Voilà peut-être l’un des plus gros problèmes de Disclosure Day, ce qui rend ce film un peu schizophrène : il essaie d’être de son temps tout en s’accrochant à des croyances d’un autre temps. Exposé sur un arrière-plan de menace anxiogène en raison d’une Troisième Guerre mondiale en préparation (ce qui amène une jolie scène de chaos autour d'une station-service et d'un supermarché), l'optimisme forcené de Spielberg souffre à s'imposer.
Entre un cheval au galop et un autre au petit trot, le cinéaste ne sait plus trop comment sauter les obstacles qui se présentent devant son histoire, et il finit plus ou moins désarçonné – en dépit d’un choix de conclusion que, pour ma part, j’aime beaucoup, alors qu’elle frustre profondément d’autres spectateurs parce qu’elle paraît déceptive, surtout par rapport à la promesse apparemment lancée par le titre du film.
Pour moi, ce n’est ni de la lâcheté ni de la facilité, mais bien une main tendue au spectateur, une invitation à choisir soi-même la suite du chemin, à imaginer ce qui pourrait être fait, seul et ensemble, pour rendre le monde meilleur. Tout ceci est affaire d’interprétation, bien sûr, ce qui prouve au moins que, sur ce point, Spielberg n’a rien perdu de son envie de faire réfléchir sous couvert de grand spectacle.
N.B.: dans l'exercice périlleux de la note, j'ai hésité entre un 6 et un 7. J'ai finalement opté pour la plus haute afin d'essayer de compenser dans la moyenne du site les notes qui me semblent trop basses.