Il y a une scène dans Rencontre du troisième type (Spielberg, 1977) où un personnage nommé Larry se retrouve assommé par un gaz soporifique juste avant l'arrivée des extraterrestres. Il rate tout, se réveille dans le noir, sans savoir ce qui s'est passé. Spielberg confessait alors quelque chose d'assez brutal sur sa propre vision du monde : la vérité appartient aux élus, aux obsédés, aux visionnaires prêts à tout sacrifier. Les autres peuvent dormir. Presque cinquante ans plus tard, avec Disclosure Day, Spielberg revient sur cette scène pour montrer que Larry mérite mieux.

Spielberg en est à son cinquième film sur les extraterrestres - Close Encounters, E.T., War of the Worlds et si l'on accepte d'y inclure A.I. Après West Side Story (2022) et The Fabelmans (2023), deux œuvres à grande valeur intime mais tous deux des échecs commerciaux, son retour aux genres populaires (course-poursuite, hommes en noir, gouvernement qui ment) ressemble à une réconciliation avec le grand public, et avec lui revient la question que l'on aime se poser : va-t-il réussir encore une fois un blockbuster adulte, moralement complexe, sans sacrifier l'ambition intellectuelle sur l'autel du divertissement ?

En réponse, Koepp et Spielberg ont construit un récit à quatre lignes qui convergent vers un point que le spectateur pressent sans pouvoir le formuler exactement, et cette demi-compréhension permanente est le moteur émotionnel du film. Daniel Kellner, chercheur au sein d'une agence gouvernementale secrète appelée WARDEX, vole des années de preuves classifiées (vidéos de rencontres, interrogatoires et autres données) et prend la fuite avec l'aide d'un mentor nommé Hugo Wakefield. À des milliers de kilomètres, Margaret Fairchild, météorologue dans une chaîne locale du Kansas, commence - à la suite d'une rencontre avec un oiseau - à parler des langues qu'elle ne connaît pas, à lire les histoires de vie dans les yeux des inconnus. On sait que Margaret est un signe mais on ne sait pas encore de quoi. Ce régime de connaissance partielle est une position que le film entretient délibérément. Les informations arrivent en éclats — une phrase de Hugo qui prend son sens trente minutes plus tard, un regard de Margaret qui rétrospectivement était déjà une réponse à une question pas encore posée, un élément narratif qui ne devient lisible qu'à la fin. Et face à eux, Noah Scanlan, le responsable opérationnel de WARDEX, dont la mission est de les arrêter avant que la vérité ne sorte.

Le premier choix formel de Spielberg est d'amputer le film de son premier acte. On entre dans le récit après la découverte, après l'adhésion de Daniel au mouvement. La rencontre avec l'altérité n'existe pas dans le film, ou plutôt elle existe hors-champ, dans le passé immédiat d'un personnage qu'on rencontre déjà en fuite. Pour un réalisateur qui a construit toute sa mythologie sur le regard levé vers la lumière (Roy Neary debout sous les projecteurs des vaisseaux, Elliott sur son vélo devant la lune) ce refus de la scène d'émerveillement est une rupture consciente avec son propre vocabulaire. Le registre glisse de l'épiphanie vers la charge morale qui accompagne le fait de savoir ce que les autres ignorent.

Ce déplacement thématique, Janusz Kaminski le traduit en langage visuel avec une cohérence remarquable. La caméra tourne presque continuellement autour des personnages, brise les axes d'action conventionnels, refuse les cadres de sécurité. Cette agitation épouse l'expérience intérieure des protagonistes, et par extension l'expérience collective que le film prophétise : dans un espace où les certitudes fondamentales s'effondrent, où le sol narratif sous les pieds des personnages est miné, le cadre lui-même ne peut pas offrir de stabilité.

Deux moments de grammaire visuelle tranchent par le génie. Le premier est un plan-séquence d'infiltration qui mène Daniel vers la ferme isolée sous la surveillance des troupes de WARDEX (à pied d'abord, puis poursuite en voiture) - un oner long, ample et fluide, suivant le personnage dans un silence pré-catastrophique. Les plan-séquence dans le cinéma spielbergien ont toujours eu quelque chose de primitif au sens noble du terme, installant une tension dans la durée, le temps réel d'un homme qui s'avance vers quelque chose d'irréversible, et la caméra qui ne peut pas lui épargner cette traversée en coupant.

Le second est la voiture suspendue au flanc du train est l'image la plus ouvertement spielbergienne du film - celle que les bandes-annonces ont mise en avant, celle que les critiques mentionnent comme un retour à un certain art du set piece adulte que le cinéma commercial a largement abandonné depuis vingt ans. Mais ce qui fait la valeur de cette séquence est ce qu'elle dit sur l'état du récit au moment où elle survient. Une voiture accrochée à un train en marche est une image de situation impossible - ni dedans ni dehors, ni arrêtée ni vraiment en mouvement sous son propre contrôle, transportée par une force qui n'est pas la sienne vers une destination qu'elle n'a pas choisie. C'est exactement la position de Daniel et Margaret dans le film à ce stade : ils ne conduisent plus leur propre histoire, ils sont emportés par quelque chose de plus grand qu'eux, et la question n'est plus de savoir où ils veulent aller mais s'ils vont survivre au trajet.

C'est aussi dans la construction des personnages que le film atteint sa densité. Margaret Fairchild (Emily Blunt) est météorologue : pseudo-lectrice du ciel, elle interprète de phénomènes imperceptibles pour le commun. Cette profession situe le personnage exactement dans l'espace de médiation entre l'invisible et le visible, l'espace qu'elle va occuper à l'échelle de l'humanité entière. Sa capacité à parler toutes les langues, à lire dans les yeux d'un policier qu'il s'est disputé avec sa femme ce matin, constitue une forme d'empathie non choisie. Elle ne décide pas de comprendre l'autre : elle ne peut plus ne pas le comprendre. Blunt travaille essentiellement dans ce que l'on pourrait appeler des silences actifs où son regard enregistre une vie entière, où le corps porte l'information que le texte ne donne pas. C'est de la présence pure, et elle porte directement la thèse que le personnage de Domingo articule en mots — nous avons été dérivés de notre trajectoire évolutive par le mensonge et la fermeture émotionnelle. Margaret est ce que nous aurions pu être si nous n'avions pas appris à ne pas regarder.

Jackson (Wyatt Russell) - qui joue son compagnon, l'homme parfaitement adéquat, parfaitement insuffisant - occupe le cadre comme quelqu'un qui n'a jamais douté de sa place dedans. Il parle, il rassure, il propose des solutions à des problèmes que Margaret n'a pas. Au-delà de l'intellectualisation, dans ces scènes se trouvent les moments les plus drôles.

La confrontation entre Hugo Wakefield (Colman Domingo) et Noah Scanlan (Colin Firth) est le cœur du film et Spielberg le sait si bien qu'il le signale dans le corps des acteurs avant même que l'échange commence. Hugo se tient droit. Noah s'affaisse. C'est une écriture du corps qui dit ce que les dialogues ne pourraient pas dire aussi efficacement. La vérité porte ; le mensonge accable. Leur débat est officiellement sur la gestion de l'information extraterrestre mais il est transparemment sur quelque chose de plus large - la capacité ou non d'une société à se faire confiance, à traiter ses membres en adultes capables de recevoir des vérités difficiles. On sent que ce sont les propres convictions de Spielberg qui parlent à travers Hugo.

Ce n'est pas un hasard qu'Hugo soit le personnage le plus cohérent thématiquement, le plus proche des convictions profondes du réalisateur, et pourtant il est structurellement périphérique. Le film lui préfère le duo conventionnel Daniel-Margaret, plus propice aux séquences de course-poursuite, plus conforme aux attentes du genre. Je finis néanmoins par regretter cette timidité structurelle non pas parce que Daniel et Margaret sont des personnages faibles mais parce que Hugo aurait pu être le protagoniste d'un film encore plus ambitieux.

Les séquences du "Dispositif " (utilisé par Noah pour contraindre un personnage à agir contre sa propre volonté) est le moment le plus transgressif de l'œuvre. Spielberg bascule ici de la SF lumineuse vers quelque chose qui ressemble à de l'horreur de possession : un corps pris, instrumentalisé, retourné contre lui-même par une technologie dont on ne comprend pas encore la mécanique. Ce glissement pose une question que le film entier sous-tend : la technologie, la connaissance avancée, le pouvoir de voir - tout cela peut servir la révélation ou la domination. L'objet n'a pas de morale intrinsèque, seul l'usage en a une. C'est la même logique que celle de Jurassic Park ou de Minority Report — la connaissance sans éthique n'est pas de la connaissance, c'est de la puissance brute.

Il y a un fil narratif plus faible dans le film - Jane, ancienne novice, contrainte de reconsidérer sa foi à la lumière de la découverte que d'autres êtres intelligents existent dans l'univers - qui révèle à la fois l'ambition et la limite de l'entreprise. Spielberg veut poser la question théologique dans toute sa profondeur : que reste-t-il des récits fondateurs de l'humanité après une telle découverte ? C'est une question peut familière dans un blockbuster, et le fait de la poser sérieusement est en lui-même un courage. Mais les scènes avec la Mère Supérieure (Elizabeth Marvel) sont trop explicites, trop didactiques, trop pressées d'expliquer ce qu'elles devraient laisser sous-entendre.

La scène finale de Disclosure Day - la première que Spielberg a écrite, la dernière à être touchée au montage - est la clé de voûte de toute l'entreprise. Elle revient à la grammaire visuelle des années 1970 : les gros plans en contre-plongée sur des visages levés, la lumière qui déborde du cadre, John Williams qui gonfle l'émotion jusqu'au point de rupture acceptable. C'est techniquement un retour aux sources et là, les larmes me viennent. Car cette fois, tout le monde voit. La révélation n'est pas réservée au visionnaire solitaire qui a tout sacrifié. Elle est collective, démocratique, transmise à chacun simultanément. Larry est dans la salle. C'est le Spielberg de 2026 qui corrige le Spielberg de 1977 en la complétant avec la sagesse d'un homme qui a compris, au fil des décennies et des films, que la beauté d'une vérité partagée dépasse infiniment la beauté d'une vérité possédée.

Disclosure Day n'est pas sans faiblesses. Son scénario bute parfois sur lui-même en voulant tout dire, certains effets numériques trahissent la magie qu'ils tentent de soutenir, et le film aurait sans doute gagné à confier sa colonne vertébrale à Hugo plutôt qu'au duo. Mais ces réserves glissent devant l'essentiel : voici un cinéaste de presque quatre-vingts ans qui refuse le cynisme ambiant, qui croit encore que le cinéma peut produire de l'empathie là où il y a de la méfiance, de la lumière là où il y a de l'occultation, et du sens collectif là où il y a de la fragmentation.

cadreum
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le 11 juin 2026

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