Bienvenue chez Ciné-Sophia ! Aujourd’hui, entre lumière céleste et musique héroïque, découvrons ce que serait « La Révélation » selon Spielberg.
Steven Spielberg n’a jamais vraiment filmé les extraterrestres. Il filme surtout les humains lorsqu’ils réalisent qu’ils ne sont plus au centre de l’histoire. C’est beaucoup plus cruel.
Avec Disclosure Day, le postulat paraît simple : des preuves irréfutables de l’existence d’une intelligence extraterrestre est révélée au monde entier. La science triomphe, Internet explose, les chaînes d’information découvrent enfin un sujet plus rentable que les élections, les guerres et la canicule et l’espèce humaine comprend soudain qu’elle est peut-être le poisson rouge cosmique qui croyait posséder l’aquarium.
Copernic avait déjà déplacé la Terre du centre de l’univers. Darwin avait expliqué que nous descendions davantage du singe que des anges. Freud avait ensuite annoncé que nous n’étions même pas maîtres dans notre propre tête. Spielberg semble vouloir offrir une quatrième humiliation narcissique : nous ne sommes même plus l’espèce la plus intéressante du voisinage.
Freud apprécierait probablement la blague.
Le véritable sujet n’est pourtant pas l’existence des extraterrestres. C’est notre obsession de la vérité.
Depuis Platon, on imagine que connaître la vérité nous libère. Il suffisait de sortir de la caverne pour contempler le soleil. Spielberg pose une question plus contemporaine : et si les prisonniers préféraient finalement Netflix aux Idées éternelles ?
Car la vérité possède une étrange propriété : tout le monde prétend la vouloir, jusqu’au moment où elle arrive effectivement.
Friedrich Nietzsche s’en amuserait. Lui qui écrivait que les hommes ne désirent pas tant la vérité que les illusions qui leur permettent de vivre verrait dans ce « Disclosure Day » une expérience philosophique grandeur nature : combien de civilisations supportent réellement la disparition de leurs fictions fondatrices ?
Les réseaux sociaux répondraient probablement : aucune.
On pense également à Hannah Arendt. Pour elle, la vérité factuelle est étonnamment fragile dès qu’elle rencontre les intérêts politiques. Une preuve absolue de la présence extraterrestre ne supprimerait pas le mensonge ; elle multiplierait simplement les versions concurrentes de la réalité. Les complotistes expliqueraient que les extraterrestres sont inventés. Les autres expliqueraient qu’ils contrôlent déjà les complotistes.
Tout le monde aurait raison sur sa chaîne YouTube.
L’univers, lui, continuerait tranquillement sa rotation.
Spielberg semble aussi retrouver un vieux compagnon de route : Emmanuel Levinas. Car découvrir une intelligence radicalement autre, c’est rencontrer l’Autre dans sa forme la plus absolue. Une altérité qui ne partage ni notre histoire, ni nos catégories morales, ni même nos références cinématographiques. Imaginez devoir expliquer Les Dents de la mer à une civilisation capable de traverser la galaxie. L’humiliation serait totale.
Et puis demeure Immanuel Kant.
Le philosophe distinguait le phénomène — ce qui apparaît — de la chose en soi, inaccessible.
Si une civilisation extraterrestre nous révélait enfin « la vérité », découvririons-nous réellement le réel ? Ou seulement une nouvelle version de celui-ci, adaptée à notre cerveau de primates qui a longtemps cru que Pluton était une planète ?
Autrement dit : même face à un OVNI, Kant trouverait encore le moyen de parler des conditions transcendantales de l’expérience.
Personne n’est parfait.
Ce qui rend Spielberg passionnant depuis Rencontres du troisième type, c’est qu’il ne filme jamais uniquement l’extraordinaire.
Il filme surtout ce moment fragile (baigné d'une lumière céleste et d’une musique héroïque) où notre représentation du monde s’effondre. Le spectaculaire n’est jamais dans le ciel ; il est dans les visages qui le regardent.
Au fond, Disclosure Day semble raconter ce que les philosophes savent depuis longtemps : une vérité ne change pas seulement ce que nous savons. Elle change ce que nous sommes.
Et c’est infiniment plus inquiétant.
Spielberg semble moins vouloir répondre à la question « Sommes-nous seuls ? » qu’à une interrogation beaucoup plus embarrassante : sommes-nous prêts à ne plus être les héros du récit cosmique ?
Aristote chercherait immédiatement à classer les visiteurs extraterrestres. Descartes commencerait par douter qu’ils existent réellement. Kant exigerait leurs papiers transcendantaux. Nietzsche leur demanderait s’ils ont, eux aussi, tué Dieu. Et Diogène, fidèle à lui-même, accueillerait probablement les extraterrestres avec sa lanterne en déclarant :
« Je cherche un homme. Si vous en avez un, je suis preneur. »