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Amazing Grace
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le 18 août 2011
Bien plus intéressant sur la forme que sur le fond, Dogville s'impose à la fois comme un sommet dans l'exploitation du montage et de l'image chez Von Trier, mais aussi comme un tournant dans son cinéma, apportant une satire sociale dans une filmographie très mélodramatique.
Pour ne pas s'attarder trop longtemps sur le décor, qui est bien évidemment la première chose qui nous saute aux yeux, je dirais que Lars Von Trier est allé au bout de son idée, dans le sens où il a exploité au maximum ce décor de théâtre, tristement plat et gris, dont la petite taille n'abrite que des maisons sans murs et des montagnes en carton. Jusqu'au bout, il joue avec cette ambiguïté quant à la transparence des murs, à la distance entre les maisons, aux limites incertaines de ce village américain. Peut-on nous voir à travers les murs ? Peut-on entendre d'une maison à l'autre les mots prononcés ? C'est justement grâce à cette ambiguïté que la forme sert le fond, car ce questionnement sur les limites du décor amène aussi à réfléchir sur l'hypocrisie générale du village de Dogville : les gens voient, mais ils ferment les yeux. Ainsi, lorsque Grace (Nicole Kidman) est violée à répétition par les hommes du village, il est important de se demander si le reste de la population en est au courant. Ou encore ce personnage de l'aveugle, qui joue peut-être un rôle important dans cette métaphore : ici, à Dogville, on préfère être aveugle plutôt qu’ouvrir les yeux sur les violences commises.
C'est surtout dans l'utilisation de sa caméra que Von Trier atteint le paroxysme de son cinéma. Comme il le fera plus tard dans Melancholia, il filme de manière très originale, presque "flottante". Sa caméra ne se pose jamais, restant constamment à l'épaule, en mouvement ou tremblante. Avec ses coups de zoom réguliers et son montage truffé de faux raccords, il crée non seulement un sentiment de malaise et d'incompréhension chez le spectateur, mais sert aussi le sujet traité, métaphoriquement, dans la même logique qu’avec le décor. Ce n'est pas par hasard que la caméra tremble et que le rythme est saccadé : c’est une manière de symboliser les fluctuations sentimentales de Grace.
Le film s'appuie également sur la philosophie de Hegel, plus précisément sur sa métaphore du maître et de l'esclave (cf. Phénoménologie de l'esprit). Hegel imagine un homme réduisant un autre homme en esclavage, et soutient qu’en réfrénant ses instincts et sa nature primaire, c’est en fait l’esclave qui devient véritablement libre. Même logique ici : un esclave, Grace ; un maître, la population de Dogville. À la différence près que dans Dogville, Grace ne devient jamais "libre" à proprement parler. Si elle finit par partir avec son père et s’affranchir de Dogville, c’est dans une dimension bien différente de ce qu’Hegel avait pu imaginer. Dans Dogville, c’est un constat de la société américaine, de ses valeurs obsolètes, de sa manière d’exploiter le plus faible et de son rapport aux femmes. Ainsi, Grace ne devient jamais véritablement libre, prisonnière d’une vision idéaliste qui ne lui permettra pas de s’en sortir sans violence.
Si le film suit une tentative (certes parfois maladroite, mais sincère) de dépeindre l’horreur subie par une femme tourmentée par la population, et qui, à notre grand dam, ne leur en veut même pas mais tente, dans ce que son père qualifiera d’arrogance, de leur pardonner et de les excuser, la fin peut sembler trop facile, comme un plaisir final pour le spectateur qui fantasme sur un massacre du village entier. Cependant, il semblerait plus cohérent que cette fin cherche plutôt à provoquer le spectateur. Von Trier anticipe la frustration du public et, tel un seau d’eau froide jeté à notre visage, critique implicitement nos attentes. Une manière de dire : "vous n’êtes pas mieux que ces villageois si ce massacre vous fait plaisir. Soyez davantage comme Grace."
Malgré tout, Dogville donne l’impression d’utiliser son statut de satire sociale pour négliger la profondeur des sentiments de Grace et des relations entre les villageois. Avec une voix-off (probablement inspirée de Barry Lyndon) relatant les faits les plus horrifiants mais gardant un timbre doux et sobre, et une énumération très pasolinienne de l’évolution de chacune des situations entre Grace et les villageois, Von Trier oublie que le film traite de relations complexes et humaines, et choisit la figure de la "bonne victime", celle qui se préserve pour son amoureux, pleine de bons sentiments, prude, au bon cœur. En caricaturant la figure féminine, il exclut malgré lui une partie importante des victimes de viol et du système américain, se laissant entraîner par une facilité scénaristique qui simplifie la transmission de sentiments forts au spectateur.
Il y a plusieurs manières d’interpréter la fin, mais le plus évident serait de dire que la miraculeuse survie du chien à l’incendie est une lourde métaphore : seuls les animaux ne sont pas pervertis par la nature humaine, et seuls mériteraient la vie. Ils représentent l’innocence.
Finalement, Dogville marque un tournant dans la capacité de Von Trier à mettre la forme entièrement au service du fond. Malgré quelques lourdeurs et facilités, le film cherche davantage à transmettre un message politique engagé tout en gardant le sujet phare du réalisateur : la femme.
Créée
le 3 févr. 2026
Modifiée
le 3 févr. 2026
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