Strange love ; ou comment j’ai appris à arrêter de m’inquiéter et à me foutre de la gueule du monde

Passé maître dans l’art du dézingage à tout va, tirant à boulets rouges sur les déviances perverses et immorales permises par l’Oncle Sam (déviances financières pour The Big Short, politiques pour Vice...), Adam McKay rechausse une nouvelle fois ses gros sabots satiristes pour stigmatiser l’inertie de nos sociétés déboussolées à l’heure de l’urgence climatique : avec Don’t look up, la fin du monde devient un prétexte, gros comme une comète, pour s’adonner à une distribution de claques généralisée, tapant sur la médiocrité politicienne, l’inconsistance journalistique ou encore sur l’obscénité financière. Une démarche artistique qui, faute de faire dans la dentelle, a l’immense mérite d’être bien plus réflexive que cynique, distillant à travers son univers farcesque une vraie réflexion concernant notre rapport toxique à l’image, et surtout à toutes ces représentations enfantées par nos sociétés modernes (représentations sociales, médiatiques, etc.).


Des représentations que McKay avait déjà dénoncées et tournées en dérision dans de nombreux films, comme dans Présentateur vedette où la caricature se voulait excessive pour mieux railler l’imagerie machiste. Seulement, avec Don’t look up, le trait n’a plus besoin d’être excessif car les caricatures peuplent déjà notre monde réel : comment caricaturer la figure présidentielle après le passage de Donald Trump à la Maison Blanche ? Comment grossir des traits jusqu’à la bouffonnade lorsque le premier personnage de l’état s’adonne déjà au cirque médiatique (à la télévision, sur les réseaux sociaux...) et aux considérations gaguesques (comme l’usage de la javel pour lutter contre la covid). Inutile, en effet, de convoquer un grotesque fictionnel puisque notre réalité semble l’être suffisamment : c’est pour cela que le personnage incarné par Meryl Streep semble si proche de l’ancien président US, c’est pour cela que les autres personnages croisés se contentent de refléter l’outrance incarnée par les modèles originaux (Cate Blanchett rappelle le ridicule de ces journalistes transformant l’info en spectacle, Mark Rylance synthétise les gourous de l’entrepreneuriat que sont Steve Jobs et Jeff Bezos...). C’est pour cela, surtout, que l’exercice caricatural de McKay est moins une finalité qu’un moyen de solliciter notre réflexion.


Le simple exposé caricatural relèverait du cynisme et de la critique paresseuse. Don’t look up évite le piège en utilisant les représentations médiatiques pour déconstruire, exposer et nous interpeller sur ces mécanismes qui truandent notre rapport à la vérité et qui nous poussent, notamment, à l’inertie. Comme le souligne le titre français, face à l’évidence, le déni est cosmique (ce qui suffit à le rendre comique) : le météore destructeur, découvert par Jennifer Lawrence, est une réalité, l’image existe et pourtant cette image ne provoque rien d’autre que de l’inertie chez la classe dirigeante. C'est seulement lorsque le danger va se rapprocher que les réactions vont survenir, bien trop tard évidemment. Les mécanismes pervers, de nos sociétés médiatiques, s’exposent alors à travers l’écran et nous interpellent durablement : submergés constamment par le flot des images, nous regardons tout mais ne voyons plus rien, nous gouttons à tout mais ne percevons plus rien : tout est sur le même plan, tout a la même valeur, plus rien n’a de valeur : vérité ou fake news, c’est du pareil au même ! Le visible (la comète, la menace climatique, etc.) devient alors invisible, entraînant la passivité ou l’inertie collective... dès lors, le questionnement se fait prégnant à l’écran : dans quelle mesure les représentations médiatiques dont nous disposons pour percevoir le monde nous donnent-elles à voir la vérité ? comment considérer ce monde où le visible ne déclenche plus forcément la prise de conscience ?


Dans ce registre, Adam McKay vise et touche incontestablement juste, le film se focalisant bien davantage sur ce monde qui nous entoure, gouverné par la « fake news » et la dictature des médias et des réseaux sociaux (la réconciliation en direct à la télévision d’une chanteuse interprétée par une Ariana Grande, plus vraie que nature), que sur le prétexte dramatique d’une Apocalypse prochaine et redoutée. C’est l’impuissance généralisée, notamment celle des puissants, qui est stigmatisée, comme l’indique la charge de Leonardo DiCaprio à l’encontre de ces médias qui dépossèdent l’information de sa substance afin de la rendre divertissante : ne rien prendre au sérieux, c’est se disculper de nos défaillances, c’est légitimer l’inaction : pourquoi agir lorsque rien n’est grave ou n’a d’importance... l’histoire en lien avec la menace cosmique sert ainsi à exacerber, certes parfois maladroitement, une image que notre désinvolture rend peu à peu invisible : l’image de notre inertie face à l’urgence climatique, de notre démission devant les dysfonctionnements d’un système socio-économique qui met à sac notre planète.


Bien sûr, Don’t look up draine de nombreux écueils, et on peut facilement être irrité par sa dimension démonstrative et parfois peu subtile, ou encore par ses maladresses formelles (direction d’acteur, montage...). Néanmoins, sans prétendre être le nouveau Docteur Folamour, le film de McKay demeure une comédie réjouissante qui a le mérite d’être réflexive, questionnant à travers l’outrance notre rapport à toutes ces représentations médiatiques dont le flot incessant noie notre conscience.

Procol-Harum
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le 2 janv. 2022

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