Dora marque le retour de July Jung au Festival de Cannes, cette fois à la Quinzaine des Cinéastes, quatre ans après About Kim So-hee, présenté à la Semaine de la Critique en 2022, et douze ans après A Girl at My Door, dévoilé dans la section Un Certain Regard en 2014.


Il s’agit d’un projet que July Jung avait commencé à écrire entre 2016 et 2018 avant de le mettre de côté, puis de le reprendre au cours des années 2020. Cela explique, en partie, une tonalité et une approche très différentes de celles d'About Kim So-hee, mais aussi une forme de retour en arrière vers plusieurs thématiques déjà présentes dans A Girl at My Door — en plus de retrouver Song Sae-byeok, déjà au casting de son premier long-métrage.


Au final, Dora demeure malheureusement un film raté à bien des égards et franchement peu aimable…mais que, contrairement au cas de Yeon Sang-ho avec Colony, j’arrive davantage à absoudre de ses maladresses et facilités.


D’abord parce que je suis intimement persuadé que July Jung y raconte une histoire bien plus personnelle qu’elle ne l’avouera jamais ; ensuite parce qu’on y sent une volonté sincère de bien faire, de renouer avec des thématiques qui lui sont chères tout en expérimentant de nouvelles formes de mise en scène ; et surtout parce qu’elle poursuit, avec un courage rare, risqué et profondément novateur, sa croisade contre le patriarcat confucéen coréen.


Un film qui a profondément divisé lors de sa projection sur la Croisette et qui a, depuis, malheureusement accumulé des retours majoritairement négatifs, laissant présager une future sortie française en salles particulièrement compliquée pour son distributeur…


UN CAS D’ETUDE

À l’origine de l’idée de Dora se trouve un célèbre cas d’étude de Sigmund Freud, publié en 1905 dans Fragment d’une analyse d’hystérie. Le médecin y analyse le cas d’Ida Bauer, une jeune femme de 18 ans venue le consulter pour des symptômes alors qualifiés d’« hystériques » — toux nerveuse persistante, aphonie ou encore crises émotionnelles.


En explorant le contexte familial, Freud met au jour une situation particulièrement complexe : la jeune femme est courtisée par l’époux d’une femme mariée avec laquelle le père de Dora entretient lui-même une liaison. Le psychanalyste en conclut alors que les symptômes de Dora traduiraient des « désirs refoulés » envers cet homme — une interprétation aujourd’hui largement remise en question et abondamment débattue.


En découvrant ce cas d’étude en dévorant les œuvres complètes de Sigmund Freud vers l’âge de 25 ans, July Jung se dit profondément fascinée, avec l’impression d’avoir elle-même traversé certaines situations similaires, mais surtout de s’identifier à plusieurs des positions adoptées par la véritable Dora. La réalisatrice choisit alors de renverser la conclusion de l’étude freudienne en envisageant l’histoire du point de vue de la jeune « patiente », afin de lui permettre de s’émanciper de ses souffrances et de reprendre possession de son propre récit.


*********SPOILER : A NE LIRE QU’APRES AVOIR VU LE FILM***********


CONTES D’ETE

Comme dans ses deux précédents longs-métrages, Dora se divise clairement en deux parties : une première heure consacrée à l’installation des personnages et de leurs dynamiques, puis une seconde partie qui fait progressivement basculer le récit vers une dramaturgie plus tendue, jusqu’à un dénouement à la fois éprouvant et profondément déroutant.


L’exposition des différents protagonistes s’avère malheureusement beaucoup trop longue et étirée, construite autour d’une accumulation de petits riens. On comprend bien que July Jung cherche à instaurer l’illusion d’une idylle parfaite au sein d’un véritable havre de paix, tout en laissant déjà affleurer quelques brèches et fissures sous la surface ; mais, honnêtement, le récit aurait largement gagné à être resserré, tant certaines séquences paraissent inutiles ou redondantes.


Là où j’ai malgré tout pu y trouver un certain intérêt, c’est dans la manière qu’a July Jung de poser sa caméra pour prendre le temps de filmer ses protagonistes — une approche relativement nouvelle dans son cinéma. Elle s’attarde sur chacun d’eux au cœur du décor paradisiaque d’une petite île coréenne isolée, où Dora passe ses vacances d’été entourée de sa famille et de ses proches.


Avec ses multiples scènes de baignade et ses longues conversations, le film finit presque par évoquer, par instants, le cinéma de Éric Rohmer ou celui de Chantal Akerman, que la cinéaste cite régulièrement parmi ses grandes influences. Un « cinéma qui se mérite », tant il faut accepter de se laisser porter par ces échanges autour de tout et de rien, sans vraiment comprendre vers quoi le récit cherche à évoluer.


Mais cette première partie permet aussi d’adopter le point de vue naïf et innocent de l’adolescente Dora, qui semble progressivement lâcher prise vis-à-vis d’un passé dont on découvre peu à peu les zones troubles dans son quotidien. Elle ne paraît alors plus voir que la beauté de la nature et la bonté des personnes qui l’entourent.


J’ai également été surpris par l’intégration du personnage d’une amie japonaise et, surtout, de celui d’un jeune homme métis — deux caractéristiques qui servent généralement de clichés dans le cinéma coréen pour accentuer la méfiance, la marginalité, voire désigner implicitement des figures de « méchants ». Rien de tout cela ici : le jeune homme métis est au contraire parfaitement intégré à la communauté, et sa couleur de peau n’est jamais explicitement évoquée — peut-être une première dans le cinéma coréen contemporain, et cela fait franchement du bien.


MALADIE D’AMOUR

La rupture de ton survient approximativement après une heure de film : Dora découvre la liaison de son père avec l’épouse d’un ami de la famille, tandis que ce dernier devient de plus en plus insistant dans sa tentative de séduire la jeune femme — soit la prémisse même du célèbre cas d’étude de Sigmund Freud évoqué plus tôt dans ce texte. July Jung ajoute également un élément supplémentaire évoqué par Freud : l’attirance soudaine que Dora semble développer pour la maîtresse de son père.


C’est au plus tard à partir de ce moment-là que les spectateurs et spectatrices encore convaincu-e-s par la première heure risquent d’être profondément déstabilisé-e-s, tant le film commence à faire basculer son audience dans une véritable zone d’inconfort à plusieurs niveaux.


D’abord à travers le personnage de Dora elle-même, principal point d’identification du récit : on découvre progressivement une jeune femme souffrant de troubles possiblement bipolaires. Sous traitement, elle semble porter un lourd passif fait de crises, de comportements jugés « inadaptés » socialement, de dépression, mais aussi de poussées d’urticaire, expression physique et presque somatique de son profond mal-être.


Dès lors, il devient difficile, en tant que spectateur, d’avoir le fin mot sur son comportement, et notamment sur l’obsession grandissante qu’elle semble développer à l’égard de l’épouse de l’ami de la famille.


L’inconfort naît également de la — pourtant magnifique — scène d’amour entre les deux femmes, un sujet encore profondément tabou dans nos sociétés, et plus encore dans le contexte coréen. À cela, July Jung ajoute un autre tabou rarement représenté à l’écran : un corps de femme adulte, marqué par l’ablation de son sein, suite à un cancer.


Un sujet encore difficile à aborder collectivement, tant le cancer demeure entouré d’un certain silence — il suffit de penser à l’expression omniprésente de « mort des suites d’une longue maladie » dans les médias. Mais ce tabou se retrouve également dans la représentation cinématographique elle-même : combien de films osent réellement montrer un homme ou une femme dont le corps a été transformé par un accident ou une maladie, autrement que dans des œuvres relevant du body horror, où cette altération devient avant tout un outil de provocation destiné à susciter le dégoût ?


Je trouve la démarche de July Jung extrêmement salutaire — et d’autant plus courageuse dans une société coréenne encore profondément patriarcale et confucéenne, où l’apparence et l’image, en particulier celles des femmes, occupent une place capitale. Et l’intégration de cet élément n’a rien de provocateur ni de gratuit dans ce film : au-delà du fait d’aborder ouvertement un sujet encore tabou, il souligne aussi que Dora accepte cette femme pour ce qu’elle « est », et non pour ce qu’elle paraît — ou devrait « paraître aux yeux de la société ».


LE BIEN ET LE MALE

Zone d’inconfort également parce que July Jung s’attaque ici à deux sujets hautement sensibles. D’abord, comme dans l’ensemble de ses précédents films, au sacro-saint patriarcat confucéen coréen : les hommes y en prennent franchement pour leur grade, qu’ils trompent leurs épouses ou deviennent carrément des prédateurs sexuels. Ensuite, en illustrant le passage de l’adolescence à l’âge adulte d’une manière particulièrement brutale sur le plan psychologique.


Ces traits apparaissent parfois un peu trop appuyés, voire voyeuriste dans l’insupportable séquence de tentative de viol ; mais lorsqu’on observe l’ensemble de la filmographie de July Jung, on comprend à quel point la cinéaste semble nourrir une profonde colère envers la gent masculine, ses personnages masculins étant fréquemment réduits à des figures particulièrement viles, toxiques, voire prédatrices.


On pourrait lui reprocher cette vision et même l’accuser d’une certaine misandrie ; mais ce serait oublier le personnage du jeune pêcheur, qui apparaît, lui, comme une figure masculine profondément respectueuse et parfaitement bienveillante. July Jung croit donc dans la bonté de certains hommes et condamne juste le comportement de certains individus.


Le film se transforme en une violente charge contre le patriarcat, et sa toute fin — longue, déroutante et profondément surprenante — prend des allures de véritable rituel de purification. Dora y « sèvre » littéralement son amante en l’emmenant loin de la terre et des hommes, au cœur de la mer, avant de repartir symboliquement vers les origines mêmes de l’humanité, à une époque où nos ancêtres n’en étaient encore qu’aux prémices de la future civilisation et vivaient dans des grottes.


La longue séquence durant laquelle les personnages disposent des pierres autour du feu de camp peut ainsi se lire comme une métaphore du long cheminement — et de tous les efforts — déployés par les femmes pour entretenir le feu, cet élément primordial à la survie même de l’humanité. Dora devient alors symboliquement la gardienne d’un mouvement d’émancipation féminine : une nouvelle Ève, en quelque sorte.


Le principal point de rupture reste évidemment cette scène de kidnapping : comment pardonner le geste de Dora, qui enlève de force une autre personne afin de la contraindre à l’accompagner dans son propre « délire » utopiste ? Après tout, elles ne vont pas survivre d’amour et d’eau fraîche au fond de leur grotte.


À titre personnel, je pense qu’il s’agit là de l’aspect le plus raté de tout le film de July Jung. La cinéaste aurait sans doute dû trouver une manière plus « neutre » d’aboutir à cette même conclusion, ou alors assumer et développer beaucoup plus clairement sa dimension métaphorique — surtout après une première partie aussi ancrée dans un certain réalisme.


Si l’on n’accepte pas — ou si l’on ne perçoit pas — la dimension métaphorique de cette fin, le film devient alors extrêmement déplaisant, voire franchement dérangeant. Personnellement, j’en reconnais volontiers les limites artistiques, mais je tends malgré tout à faire abstraction de cette ambiguïté en rapprochant la scène d’enlèvement de celle d’une personne totalement droguée ou intoxiquée, que l’on conduit parfois de force dans un centre de désintoxication pour tenter de la remettre sur le droit chemin.


Mais j’avoue que cet argument reste extrêmement fragile, et j’aimerais beaucoup pouvoir discuter un jour avec July Jung afin de comprendre comment elle-même justifie cet acte franchement limite de son personnage principal.


LE TEMPS (ET LA FIN) DE L’INNOCENCE

Le dernier élément d’inconfort, et pas des moindres, est le passage particulièrement violent de l’adolescence vers l’âge adulte. Rituel maintes fois exploité dans quantité de films venus de partout dans le monde, July Jung ne ménage en rien le vol en éclats de la naïveté de Dora face au monde adulte. Un monde composé non pas seulement de mensonges, mais d’un important tissu relationnel d’entretien d’un monde d’illusion entretenu par les adultes, qui ferment les yeux sur certaines choses, et mentent éhontément pour le tenir debout.


Dans Dora, il est entièrement focalisé autour de la sexualité, entre tromperies et parole accordé aux hommes, parfois bourreaux ; mais j’y ai vu bien au-delà, quand je vois encore aujourd’hui, dans une société coréenne, voire même française, comment la parole d’une femme victime est systématiquement remise en cause. Et qu’un Patrick Bruel peut impunément continuer à monter sur des planches ou des scènes, tandis que l’émission de télé de Flavie Flament est annulée ; ou que Johnnie Depp continue à fouler des tapis rouges, tandis qu’Amber Heard n’a plus aucune carrière et soit obligée de vivre en exil pour « se faire oublier » - et ceci ne sont que deux exemples d’une certaine industrie, qui omettent toutes les affaires de personnes « plus ordinaires » dans la vraie vie.


Je pense que cette « perte d’innocence », cette désillusion terrible de la jeune Dora face à la cruauté du monde adulte est probablement ce qui m’a le plus bouleversé et remué dans le film — sans doute aussi parce qu’elle m’a inévitablement renvoyé à ma propre fille adolescente.


MISTER FREUD ET DOCTEUR HYDE

Ce nouveau long-métrage de July Jung comporte énormément de fragilités et d’éléments susceptibles de heurter de nombreuses sensibilités éthiques chez une partie des spectateurs et spectatrices…


Mais au-delà de ses faiblesses, je crois malgré tout y voir la continuité d’une véritable construction thématique d’autrice et d’artiste — une cinéaste profondément en colère contre le monde adulte, et plus particulièrement contre une société coréenne encore largement structurée par le patriarcat confucéen.


Et c’est peut-être précisément cette colère, sincère et viscérale, qui la rend parfois un peu « aveugle » sur certains aspects du film, lesquels auraient sans doute nécessité une approche plus nuancée ou plus fine. Mais elle est en colère.


Et il ne faut évidemment pas oublier le célèbre cas d’étude de Sigmund Freud à l’origine même du film, dont July Jung reprend la structure et certains motifs pour mieux les renverser et les réinterpréter du point de vue de Dora.


Car quelle était réellement la conclusion du rapport de Sigmund Freud concernant la véritable Dora ?


Freud avait conclu que les symptômes dits « hystériques » de la jeune femme étaient liés à des désirs sexuels refoulés ainsi qu’à des conflits inconscients qu’elle refusait d’admettre consciemment.


Selon lui, Dora éprouverait inconsciemment une attirance pour Monsieur K., cet homme plus âgé qui tente de la séduire, tout en nourrissant également une relation affective ambiguë envers Madame K., l’épouse de ce dernier. Ses symptômes physiques — toux, aphonie ou malaises dans le cas réel ; poussées d’allergie et d’urticaire dans le film — seraient ainsi l’expression détournée de ces tensions psychiques et sexuelles refoulées.


Sigmund Freud interprète ainsi le rejet de Dora envers Monsieur K. non comme une réaction légitime face à une situation problématique — aujourd’hui, on parlerait clairement de harcèlement, voire de prédation — mais comme une forme de dénégation de son propre désir inconscient.


Dora finit d’ailleurs par interrompre brutalement son analyse après seulement quelques mois, ce que Sigmund Freud reconnaîtra lui-même par la suite comme un échec thérapeutique partiel.


Depuis, de nombreuses lectures féministes et psychanalytiques ont fortement critiqué l’interprétation de Sigmund Freud, lui reprochant notamment de ne pas avoir suffisamment pris en compte la parole et le traumatisme réel de Dora, d’avoir imposé une grille de lecture sexuelle particulièrement rigide et, surtout, d’avoir minimisé la violence symbolique et patriarcale de la situation familiale.


Dora sert surtout à July Jung de nouveau pamphlet contre la violence symbolique et patriarcale qui structure encore largement le cadre familial en Corée ; une nouvelle pierre jetée dans la mare de l’actuelle société sud-coréenne.


Cette pierre n’était peut-être pas la mieux taillée — mais le simple courage de ce geste suffit à me faire aimer ce film, au-delà même de ses nombreux défauts.

Créée

le 25 mai 2026

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