Vu en avant première au cinéma Lumière Terreau dans le cadre de la sélection de films présentés au festival de Cannes 2025. Sortie salle en France novembre 2025.
J'ai longtemps hésité sur la teneur que je voulais donner à ma critique. Est ce que je devais me contenter d'une approche artistique ou est-ce que le film clairement le plus politique de la sélection qui nous a été montrée dans le cadre de ces AVP cannoises à l'institut Lumière exigeait une approche nettement politique ? J'ai opté pour la seconde option.
Si l'on mettait autant d'énergie à souligner tout ce qui nous réunit, nous fait appartenir à cette grande famille sociale qu'est l'humanité que nous en mettons à surligner les détails qui nous séparent et dont la polarisation poussée à l'extrême est le fruit d'une propagande qui ne sert que les élites, alors la classe politique dans sa grande majorité serait bien en peine pour promouvoir les idéologies qui lui sont dictées par la minorité qui a intérêt à créer des divisions pour asseoir sa domination.
Un des points de tensions qui régulièrement donne lieu à de vifs échanges et marque une rupture profonde dans la société, concerne les forces de l'ordre. La police institution qui pour certains aurait toute latitudes pour exercer des violences sans jamais devoir en rendre compte, quand pour d'autres elle est depuis longtemps gangrénée par d'énormes problèmes internes de racisme systémique, de corruption, d'absence de devoir de réserve quant à ses idées politiques et qu'elle a abandonné sa mission de prévention en faveur d'une répression aveugle et son rôle de protection du peuple pour devenir le bras armé du système.
Vous n'êtes pas persuadé de ce que j'avance ? Ou vous êtes assez honnête pour accepter, malgré votre soutien aux forces de l'ordre, de remettre en question vos certitudes ? Alors peut-être qu'avant de voir le nouveau film de Dominik Moll, jetez un œil sur le film documentaire "Un Pays qui se tient sage " dont le dispositif consistant à ne pas identifier les fonctions des intervenants permet de s'émanciper de la tentation d'accoler à une fonction, une idée reçue - c'est un journaliste de Mediapart donc il pense ça ou c'est un représentant du syndicat "alliance" donc il pense ceci - intervenants à qui l'on montre des images des violences policières qui ont eu lieu durant la crise des gilets jaunes et à qui on demande davantage que de commenter les images de répondre à la question de "la légitimité de la violence". Comme en plus le film qui nous intéresse ici, même s'il est fictionnel, se déroule à la même période et traite d'un cas qui n'a rien de totalement décorrélé d'une certaine réalité, cela fera un excellent terreau à la pensée critique de l'institution policière. Je rajouterai à cette suggestion la lecture d'un livre de sociologie intitulé "Que fait la police ? et comment s'en passer", qui derrière ce titre volontiers provocateur, nous éclaire sur un certain nombre de faits et de chiffes la concernant. Livre de Paul Rocher qui n'est pas ce qu'on pourrait désigner comme un anarchiste, bien au contraire, mais qui documente son propos et l'argumente avec des faits indiscutables.
Bref, lorsque le film "Dossier 137 " arrivera sur nos écrans, je gage qu'une partie de la classe politique et des spectateurs y verra un affreux film de lfistes qui veulent rien qu'à désarmer la police et protéger les délinquants. Car c'est bien connu, les gens de gauche ils veulent le chaos et le laxisme, là où en face on prône l'ordre et la sécurité.
Mais quid de cet ordre et de cette sécurité quand ceux sensés l'engendrer usent de méthodes qui dépassent le cadre légal de leurs prérogatives ? Quand ceux qui doivent faire respecter la loi ne la respecte pas ? Quand les fautes graves commises par certains sont systématiquement absoutes par une hiérarchie complaisante ? Quand le policier se substitue à la justice ? Quand les agissements policiers mettent à mal l'un des principes fondateurs d'une démocratie; la séparation des pouvoirs ? Quid de cet ordre et de cette sécurité quand la répression ne touche plus uniquement des délinquants, si tant est que le statut de délinquant ne vous octroierait pas les mêmes droits face aux institutions démocratiques et législatives, mais des citoyens lambdas venus exercer leur droit à manifester et ne présentant aucun risques pour la société et qui se retrouvent face à des hommes en pleine crise de violence, armés et entrainés ?
C'est un peu à ces questions que veut répondre Dominik Moll, dont il est évident malgré tout le soin apporté dans le scénario à ne pas accabler plus que de raison cette institution dont il avait déjà débuté l'autopsie dans son film précédent "La Nuit du 12 ", qu'il n'a nullement l'intention de la dédouaner, ni de l'excuser en invoquant là le manque de moyens, là le manque d'entrainement où là la fatigue des agents coupables d'exactions. Son projet étant plutôt de nous faire comprendre comment le système, à travers sa hiérarchie, à travers les politiques, à travers une impunité organisée notamment par l'entremise de l'esprit de corps permet l'avènement de drames. Des drames car on parle de mutilations et de violences qui laissent des séquelles à vie aux victimes.
Dès lors, le film si on l'aborde avec recul n'est ni un pamphlet contre la police, ni un manifeste "1312". C'est un film qui oblige à un exercice intellectuel qui renvoie dos à dos, les soutiens inconditionnels des flics en leur montrant qu'elle n'est pas exempte de problèmes majeurs et les adhérents au ACAB en leur montrant qu'au sein de l'institution des voix s'élèvent contre ces abus, mais que hélas, le laxisme des réponses apportées par la hiérarchie et le message politique qu'il véhicule a laissé la place à l'impunité de ces actes délictueux.
Le film est un essai sociologique, un état des lieux avec lequel on peut être en désaccord, mais qui porte sa pensée dans un argumentaire certes fictionnel mais tout autant cohérent que naturaliste. Pouvant tout à fait se voir comme un film d'enquête classique, dont on notera la maitrise formelle, c'est un polar comme un autre mis en scène avec soin, photographié avec attention, déroulant un scénario bien construit et porté à bouts de bras par Lea Drucker qui délivre une de ses toutes meilleures interprétations, c'est aussi un récit sur la vie des différents protagonistes, leurs failles, leurs doutes, leurs nuances et même les limites de leurs crédos. Un film sur le sacerdoce qui sous tend la carrière policière et qui va dans le même mouvement réflexif pointer les limites morales de l'organisation. Vous pensez avoir à faire à un film manichéen, c'est l'inverse. Vous doutiez de l'impérieuse nécessité d'une réforme en profondeur de notre police ? Ne doutez plus ! Je me délecte par avance du flot de conneries réactionnaires que ne va pas manquer de susciter "Dossier 137", cette honte et cette insulte adressée à ces courageux et altruistes représentants des forces de l'ordre, ce film grassement payé par nos impôts ... s'il vous plait soyez plus intelligents que ces idiots, quelque soit votre rapport à la question policière, accueillez ce film pour ce qu'il est, un grand film sur une plaie béante de notre société qu'il faut désinfecter pour mieux la soigner et en refaire l'institution au service de la communauté qu'elle n'aurait jamais du cesser d'être.