[Critique sans spoil alimentée par un débat en présence de Dominik Moll, ayant eu lieu après ma séance]
Après le très bon « La Nuit du 12 », Dominik Moll montre encore une fois avec son dernier film qu'il maîtrise les fictions inspirées de faits réels.
Dans « Dossier 137 », son co-scénariste Gilles Marchand et lui arrivent aussi bien à nous questionner sur l'institution policière qu'à nous faire accrocher à une intrigue à suspense.
La protagoniste, interprétée par Léa Drucker, voit la croyance en sa profession mise à mal.
En effet, elle est enquêtrice à la « Police des polices », et l'affaire - servant de titre au film - concerne une plainte d'une famille dont le fils a subi une violence policière durant une manifestation des gilets jaunes.
Et ce dossier ne va pas être aussi expéditif que celui présenté au début du long-métrage, car la recherche de preuves et de témoignages va être beaucoup plus ardue. Mais aussi parce que Léa Drucker va rapidement être obsédée par cette enquête, comme si elle pouvait lui permettre de justifier l'existence de son métier.
Puisqu'être à l'IGPN, cela demande d'être le plus pragmatique et impartial possible. Alors même que tes collègues policiers te considèrent comme une traître, que l'opinion publique te voit comme un flic aussi peu digne de confiance que tes camarades, et que tes proches jouent dans la balance des deux côtés.
Avec ce postulat, le réalisateur nous propose une fiction prenante grâce à un scénario millimétrée et à un montage imaginatif afin de rendre l'enquête ludique et immersive ; notamment avec ses photographies et vidéos rappelant celles présentes sur les réseaux sociaux en 2018.
Le retour de Olivier Marguerit à la bande son permet aussi à la musique de rendre l'ambiance aussi malaisante et déprimante que dans « La Nuit du 12 ».
Sans oublier la performance de Léa Drucker, dont l'immersion à l'IGPN à sa demande lui a permis de parfaitement ce que devait être son personnage : une mère de famille qui essaye de rester la plus inexpressif possible pour le bien de sa profession, même quand tout est là pour la faire craquer ou que cela la rend flippante.
Cependant, cette fiction est aussi là pour nous questionner sur la réalité, dont voici un petit panel :
- Pourquoi ne croit-on plus en la police ?
- Pourquoi a-t-on peur de la police ?
- Pourquoi est-ce que c'est la police qui enquête sur elle-même ?
- Est-il possible de n'avoir aucun biais lors d'une enquête ? Et si non, est-ce que c'est réellement un mal ?
- Pourquoi les violences policières existent ? Est-ce qu'elles sont institutionnelles ? Sont-elles aussi punies que les violences des manifestants (et je ne parle pas que de punitions juridiques) ?
Et la réflexion est facilitée par la volonté des scénaristes d'être les moins manichéens possibles ; libre ensuite au spectateur d'être biaisé par son vécu et ses opinions.
Ils ont notamment exercé un grand travail de documentation (le fameux dossier 137 étant un mélange de plusieurs réelles affaires), effectué des entrevues avec des victimes de policiers, ainsi que réaliser immersion au sein de l'IGPN et de la police spécialisée dans le maintien de l'ordre.
Cela rend centrale la question du point de vue, car la pluralité des vécues explorées par Dominik Moll et Gilles Marchand se retrouve dans le panel des personnages de leur film.
Que cela soit l'enquêtrice principale, une famille de victime révoltée, un policier qui reconnaît avoir craqué, un autre qui essaye le plus possible d'avoir les meilleurs parades aux accusations qu'il subit afin d'esquiver la condamnation, etc.
En conclusion, ''Dossier 137'' est une œuvre où la fiction et la réalité s'alimentent mutuellement pour proposer ce qu'il se fait de mieux en terme de film policier.
J'ai notamment apprécié la présence de vraies photographies de manifestations durant le générique d'ouverture, ainsi que les nombreux changements de tons tout au long du film.
Ces derniers servent à donner des moments de respirations à l'intrigue, à nous attacher aux personnages mais aussi à rendre plus violent où le réel redevient sordide.
Sur ce, je vais aller regarder des vidéos humoristiques de chats afin de me libérer l'esprit ; ce qui ont vu le film comprendront.
Nous en avons bien besoin quand la fiction nous met aussi bien face à l'injustice âpre de la réalité.