Dominik Moll.
Sans ce nom, je ne me serais jamais risqué dans une salle obscure pour aller voir ce Dossier 137.
Car si je m'étais contenté de me fier à ce qu'en montrait la bande -annonce, j'aurais clairement passé mon chemin.
Cette bande-annonce, elle cochait vraiment toutes les cases de ce cinéma-sujet à la française qui me déplaît tant : paresse formelle, passages naturalistes obligés et didactisme martelé. Rien pour m'attirer en somme, à part ce nom de Dominik Moll, donc...
Le problème, c'est qu'une fois devant le film, il est franchement très difficile de percevoir la patte de l'auteur – pour ne pas dire la patte d'un quelconque auteur – du moins dans un premier temps.
L'amorce tombe dans tous les travers du cinéma ni fait ni à faire ; du générique en Impact et Arial Narrow façon stagiaire de collège au premiers monologues totalement didactiques pour expliquer la situation et les acteurs. Tout est vraiment là pour craindre le pire pour la suite. Et même si, malheureusement, ce pire, on l'aura bien en partie, fort heureusement, ce Dossier 137 saura de temps en temps – par intermittence – ne pas se limiter à ça.
C'est que Dominik Moll parvient malgré tout, bon an mal an, à remobiliser de temps en temps des éléments de recette qui avait su faire l'efficacité de sa précédente Nuit du 12. C'est notamment le cas quand il se focalise sur son enquête et joue les cartes classiques du vieux polar à la française.
Sitôt s'agit-il de mener l'investigation sur un cas précis ; de reconstituer des parcours et des histoires individuelles ; que le film parvient à donner un peu de chair à son sujet. Dès lors, l'approche naturaliste se justifie pour ce qu'elle s'efforce de livrer de brut. Elle se justifie même d'autant mieux quand des images d'archives viennent se glisser, ici ou là, pour faire en sorte que fiction et faits historiques se percutent et s'alimentent.
C'est d'ailleurs là que réside la principale force – pour ne pas dire la seule – de ce Dossier 137. Insérée dans la fiction, l'image d'actualité prend une autre dimension. La foule anonyme est recomposée en individus ; la bavure policière est rappelée à sa nature de grand tournant pour certaines existences ; l'impunité ne peut plus se réduire comme un détail mais comme une source de colère légitime qu'il convient de considérer.
Étonnamment, c'est quand le film laisse de côté ses discours et se contente juste le faire vivre le phénomène Gilets jaunes en arrière-plan qu'il en parle mieux. Il n'est plus un mouvement à légitimer, pondérer ou questionner mais juste une réalité qui est là, qu'on s'est efforcé de masquer derrière à grands coups de raclées policières et de balayer par des armées de gilets dont l'orange n'est pas très éloigné socialement du jaune qu'on cherche à invisibiliser.
Et au fond, c'est dans des moments comme ceux-ci que le cinéma assure le mieux son office. Le film devient alors un espace sensoriel dans lequel on est mobilisé autrement que face à une leçon de morale qui chercherait presque à penser à notre place.
Seulement voilà, Dossier 137 ne sait pas se réduire à ce seul cinéma sensoriel-là. Les salves de que-doit-on-penser sont tirées en cadence. Ça se met régulièrement à discuter pour faire de la bonne vieille dialectique bien scolaire. Retrouver un témoin-clef, croiser son ex ou surprendre son fils en train de veiller à pas d'heure sont autant de moments que Moll entend mobiliser pour nous expliquer la réalité de la police ; de la France périphérique ; de la France des banlieues...
Mais bien évidemment – cinéma français oblige – rien de ce qui va être dit dans ces palanquées de débats contradictoires n'aboutira à quoi que ce soit qui puisse choquer. Comme à chaque fois, au bout du compte, ceux qui doivent être gentils n'ont rien à se reprocher et ceux qui doivent être méchants ont quand même pas mal de torts à assumer.
Je ne dis pas que la réalité ne soit pas, parfois aussi caricaturale que cela. Mais à un moment donné, il faut choisir. Soit on veut faire de la fiction et dans ce cas-là on se hisse au-dessus des caricatures et des schémas attendus, soit ce qu'on veut c'est porter un regard de cinéma sur une réalité et, dans ce cas-là, on se tait et on laisse les techniques du septième art parler.
Mais non, Dossier 137 comme une multitude avant lui n'aura donc opté pour aucune de ces deux solutions. La carte habituelle et facile de l'émotion et l'indignation sera jouée jusqu'au bout, s'exprimant sans vergogne dans une conclusion aussi appuyée qu'univoque sur ses intentions. Franchement, c'est exaspérant.
Alors d'accord, d'aucuns prétexteront que ce genre de film est nécessaire pour faire prendre conscience de certaines réalités du moment. J'entends l'argument mais, pour moi ce n'est pas un argument de cinéma. D'une part j'avoue toujours m'étonner qu'il faille faire pleurer dans les chaumières pour obliger certaines et certains pour qu'ils commencent à considérer les réalités sociales qui les entourent ; et d'autre part, ça ne me fera jamais accepter que, pour produire ce genre de plaidoyer tire-larmes, tout un cinéma se fasse vampiriser par cette culture du spot de sensibilisation mécaniste, prévisible et ennuyeux jusqu'à la lie.
Malgré tout, je saurais reconnaître que, dans le genre, Dominik Moll est peut-être celui qui s'est le moins perdu dans l'exercice. Comme rappelé plus haut, heureusement que, de temps en temps, ses logiques de polar à brut parviennent à nous rappeler aux qualités de ses films passés. En cela, Dossier 137 n'est clairement pas le pire spécimen de son genre ; mais il n'en reste pas moins une de ses nouvelles déclinaisons.
C'est la raison pour laquelle, en ce qui me concerne, j'ai peiné à prendre plaisir face à ce film. J'aimerais que des auteurs comme Dominik Moll nous resservent des nouveaux Harry ou autres Seules les bêtes plutôt que ce genre de pensums formatés jusqu'à la moelle.
Alors j'entends bien que le bonhomme aurait tort de se priver tant c'est là du travail pas trop compliqué à faire pour un gain de notoriété quasi assuré mais, pour ce que ça me concerne, je ne vois que le gain que j'en tire, moi, en tant que public.
Or, sur ce point-là, force m'est de constater que j'en ressors tel un dindon bien farci, quittant la salle obscure sans avoir envie de partager la dithyrambe.
Et c'est quand même au final un beau gâchis que de ressortir d'un film de Moll la queue entre les jambes...