Dossier 137
7
Dossier 137

Film de Dominik Moll (2025)

Avec "Dossier 13", Dominik Moll déplace son cinéma vers un terrain à la fois documenté et profondément politique : celui des violences policières et des mécanismes institutionnels qui les entourent. Le film, loin d’un thriller spectaculaire, emprunte une voie plus discrète mais méthodique, fondée sur l’observation des pratiques, des habitudes et des angles morts d’un système. La modestie de la mise en scène n’a donc rien d’un repli : elle devient une stratégie, un geste critique en soi.

Dominik Moll ancre son film dans le travail collectif de l’IGPN, dont il expose autant les ressorts quotidiens que les limites. La voix off, les bruits de clavier, l’empilement des requêtes administratives, tout concourt à matérialiser la circulation de l’information, la complexité bureaucratique qui fonde cette enquête. Loin d’un procédé illustratif, ce dispositif donne sa forme au film et guide notre regard. Il sert surtout à montrer comment une vérité institutionnelle se construit, ou se dilue...

Les interrogatoires, montés de façon quasi chorale, mettent en parallèle plusieurs versions des faits. Ce choix permet de saisir l’ampleur des dénégations et l’uniformité des récits policiers, plus mécaniques qu’individuels, jusqu’à produire une langue commune de la justification

"Dossier 137" ne cesse d’interroger la place de l’image, omniprésente dans les sociétés actuelles. Photos, vidéos amateures, extraits journalistiques, caméras de surveillance, Dominik Moll assemble ces fragments sans chercher à hiérarchiser les sources. Il souligne ainsi une contradiction centrale : les images constituent un matériau précieux pour dépasser le face-à-face parole contre parole, mais elles restent soumises aux interprétations, aux attentes, aux biais de chacun.

C’est dans cette tension que le film trouve sa matière la plus féconde : à l’ère où tout est visible, ce sont les zones d’aveuglement, politiques, institutionnelles et affectives, qui déterminent les trajectoires des protagonistes. Même les respirations narratives, où l’on surprend un personnage en train de regarder des vidéos de chats, participent de cette saturation visuelle qui façonne nos perceptions.

Dominik Moll refuse la facilité d’un récit moral centré sur un « méchant » identifiable. Le film met au contraire au jour un enchaînement de responsabilités diffuses : discours politiques qui désignent les manifestants comme des ennemis, hiérarchie policière défaillante, choix des armes, formations insuffisantes, et surtout proximité culturelle entre les enquêteurs de l’IGPN (anciens policiers pour la plupart, et ceux qu’ils sont censés contrôler).Cette proximité, le film l’aborde sans emphase mais avec une lucidité inquiétante : la compréhension affichée par l’institution devient parfois complaisance, et la quête d’objectivité se heurte à des loyautés profondément enracinées.

Le film se déploie entre des lieux fortement contrastés : un hôtel luxueux du 8ᵉ arrondissement, des communes périphériques, Saint-Dizier. Dominik Moll ne les oppose pas frontalement, mais leur entrechoc dessine une cartographie des inégalités. Le service public, la police en particulier, n’y a pas le même visage selon les territoires. Ce sont ces fractures qui nourrissent méfiance, lassitude et colère, comme le suggèrent les échanges entre Stéphanie et son fils.

La question finale de l’enquêtrice : « Comment on tient ensemble ? » , dépasse largement le cadre de l’intrigue. Elle condense la fragilité d’un lien social en recomposition permanente, et annonce la persistance, voire l’aggravation, de débats qui continueront d’animer l’actualite.

Alors pourquoi une note mesurée après avoir dit tout ça ? Le film, plutôt impeccable dans son discours d'enquête naturaliste, tend à être en fin de compte robotique et protocolaire. Il manque de "fiction", ou alors elle s'exprime au travers de Stéphanie de façon parfois opposée au récit dans son ensemble.

Radiohead
7
Écrit par

Créée

il y a 7 jours

Critique lue 13 fois

1 j'aime

Radiohead

Écrit par

Critique lue 13 fois

1

D'autres avis sur Dossier 137

Dossier 137
Plume231
7

Pays à cran, police à bout !

Il est à croire que Dominik Moll a trouvé un filon particulièrement inspirant depuis son précédent film : le césarisé La Nuit du 12. En effet, comme dans ce dernier, on est plongé au cœur d’une...

le 20 nov. 2025

24 j'aime

8

Dossier 137
Fidjing
9

Critique de Fidjing : Dérapage inacceptable !

Ce film policier français est de Dominik Moll .Moll s'est inspiré sur des articles de presse basée sur des faits réels pour nous plonger dans une histoire fictive du Dossier 137 qui concerne un jeune...

le 30 sept. 2025

23 j'aime

7

Dossier 137
Cinephile-doux
7

A chaque jour suffit son IGPN

En passant du 12 (La nuit du) au 137 (Dossier), Dominik Moll s'attaque à une autre paire de manches, très sensible, en revenant sur la crise des gilets jaunes et tout ce qui tourne autour, à...

le 26 mai 2025

19 j'aime

Du même critique

Downton Abbey III - Le grand final
Radiohead
8

Final au grand coeur

Après avoir vu la série ainsi que les deux films précédents, je vais tout de même écrire quelque chose pour ce "grand final". Treize ans après la fin de la série qui a fait entrer la demeure des...

le 11 sept. 2025

25 j'aime

2

Materialists
Radiohead
6

Pâle chimie

Avec un titre comme "Materialists" , on pouvait s’attendre à une comédie romantique acide, élégamment amorale, sur les liaisons dangereuses entre l'amour et l'argent à l’ère Tinder. Hélas, le film...

le 3 juil. 2025

14 j'aime

Le Ciel rouge
Radiohead
8

Conte aux accents rohmériens

Avec "Le Ciel rouge", Grand Prix du jury à Berlin 2023, le réalisateur livre un conte rohmérien à l’heure de tous les dérèglements, avec un quatuor d’acteurs qui déconstruit le récit avec une...

le 7 sept. 2023

8 j'aime