Avec "Dossier 13", Dominik Moll déplace son cinéma vers un terrain à la fois documenté et profondément politique : celui des violences policières et des mécanismes institutionnels qui les entourent. Le film, loin d’un thriller spectaculaire, emprunte une voie plus discrète mais méthodique, fondée sur l’observation des pratiques, des habitudes et des angles morts d’un système. La modestie de la mise en scène n’a donc rien d’un repli : elle devient une stratégie, un geste critique en soi.
Dominik Moll ancre son film dans le travail collectif de l’IGPN, dont il expose autant les ressorts quotidiens que les limites. La voix off, les bruits de clavier, l’empilement des requêtes administratives, tout concourt à matérialiser la circulation de l’information, la complexité bureaucratique qui fonde cette enquête. Loin d’un procédé illustratif, ce dispositif donne sa forme au film et guide notre regard. Il sert surtout à montrer comment une vérité institutionnelle se construit, ou se dilue...
Les interrogatoires, montés de façon quasi chorale, mettent en parallèle plusieurs versions des faits. Ce choix permet de saisir l’ampleur des dénégations et l’uniformité des récits policiers, plus mécaniques qu’individuels, jusqu’à produire une langue commune de la justification
"Dossier 137" ne cesse d’interroger la place de l’image, omniprésente dans les sociétés actuelles. Photos, vidéos amateures, extraits journalistiques, caméras de surveillance, Dominik Moll assemble ces fragments sans chercher à hiérarchiser les sources. Il souligne ainsi une contradiction centrale : les images constituent un matériau précieux pour dépasser le face-à-face parole contre parole, mais elles restent soumises aux interprétations, aux attentes, aux biais de chacun.
C’est dans cette tension que le film trouve sa matière la plus féconde : à l’ère où tout est visible, ce sont les zones d’aveuglement, politiques, institutionnelles et affectives, qui déterminent les trajectoires des protagonistes. Même les respirations narratives, où l’on surprend un personnage en train de regarder des vidéos de chats, participent de cette saturation visuelle qui façonne nos perceptions.
Dominik Moll refuse la facilité d’un récit moral centré sur un « méchant » identifiable. Le film met au contraire au jour un enchaînement de responsabilités diffuses : discours politiques qui désignent les manifestants comme des ennemis, hiérarchie policière défaillante, choix des armes, formations insuffisantes, et surtout proximité culturelle entre les enquêteurs de l’IGPN (anciens policiers pour la plupart, et ceux qu’ils sont censés contrôler).Cette proximité, le film l’aborde sans emphase mais avec une lucidité inquiétante : la compréhension affichée par l’institution devient parfois complaisance, et la quête d’objectivité se heurte à des loyautés profondément enracinées.
Le film se déploie entre des lieux fortement contrastés : un hôtel luxueux du 8ᵉ arrondissement, des communes périphériques, Saint-Dizier. Dominik Moll ne les oppose pas frontalement, mais leur entrechoc dessine une cartographie des inégalités. Le service public, la police en particulier, n’y a pas le même visage selon les territoires. Ce sont ces fractures qui nourrissent méfiance, lassitude et colère, comme le suggèrent les échanges entre Stéphanie et son fils.
La question finale de l’enquêtrice : « Comment on tient ensemble ? » , dépasse largement le cadre de l’intrigue. Elle condense la fragilité d’un lien social en recomposition permanente, et annonce la persistance, voire l’aggravation, de débats qui continueront d’animer l’actualite.
Alors pourquoi une note mesurée après avoir dit tout ça ? Le film, plutôt impeccable dans son discours d'enquête naturaliste, tend à être en fin de compte robotique et protocolaire. Il manque de "fiction", ou alors elle s'exprime au travers de Stéphanie de façon parfois opposée au récit dans son ensemble.