Dossier 137
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Dossier 137

Film de Dominik Moll (2025)

C’est ce qui s’appelle un parfait (ou mauvais, ça dépend comment on voit les choses) timing. Explications : au moment où sort sur les écrans Dossier 137, nouveau film de Dominik Moll abordant la question des violences policières (sous prétexte de «protéger», voire «sauver», la République) de et leur traitement par l’IGPN, celles-ci se retrouvent, une fois de plus, au centre de l’actualité. Vidéos de Sainte-Soline révélées par Mediapart et Libération ; mises en examen de quatre policiers dans l’affaire Angelina (qui semble avoir inspiré, en partie, celle du film) ; rapport de l’ONG Flagrant déni sur l’augmentation de la «délinquance policière» ; ou encore Laurent Nuñez portant plainte contre ce cher Pierre-Emmanuel Barré pour «propos inqualifiables», mais sans s’émouvoir une seconde (et surtout sans les condamner) des faits graves perpétrés par la police (d)énoncés par l’humoriste dans une chronique qui a fait parler d’elle (Coluche, il y a 45 ans, dénonçait déjà la même chose).

Décembre 2018. Au plus fort du mouvement des Gilets jaunes, un jeune homme, Guillaume, est atteint à la tête par un tir de LBD, entraînant une blessure grave et des séquelles irrémédiables. L’enquête est confiée à Stéphanie, une inspectrice de l’IGPN qui, en tentant de reconstituer les faits (principalement grâce à des vidéos qu’il faut localiser, récupérer, visionner, décortiquer parfois à l’image près…), va faire face aux dysfonctionnements et à l’omerta qui règnent dans les rangs des syndicats policiers. Mais le film, au-delà de sa méticuleuse enquête, de son déroulement et de ses empêchements, rend compte, entre les lignes, des multiples ruptures (de discours, de considération, de légitimité…) au sein d’une société qui, de plus en plus, rejette ses institutions.

Ruptures entre classes populaires (mais pas que) et État, justice et politiques, citoyens et forces de l’ordre, et même policiers et IGPN dont les enquêteurs sont perçus comme des traîtres… Moll et son fidèle scénariste Gilles Marchand ont opté pour une stylistique proche du documentaire, pour un aspect sec et dépouillé se refusant au superflu, à l’anecdotique. Et l’interprétation volontairement neutre, «dépassionnée», de Léa Drucker va d’ailleurs dans ce sens («Les émotions étaient interdites, elles ne peuvent pas se permettre de les laisser apparaître. Ce qui se passe à l’intérieur doit rester à l’intérieur, que ce soit de l’empathie, de l’agacement, de la frustration», a-t-elle expliqué en évoquant sa rencontre avec deux enquêtrices de l’IGPN).

Pour autant, le film se permet plusieurs à-côtés narratifs échappant au cadre strict des bureaux et des auditions qui savait créer une sorte de dynamique du lieu clos. À-côtés jamais loin d’une forme de remplissage, de volontés trop succinctes, que ce soit en cherchant à étoffer «socialement» le personnage de Stéphanie (un week-end chez les parents, une sortie au bowling, un ex grognon…), ou en laïus un rien démonstratifs énonçant les doutes et les contradictions d’une profession méprisée (celui entre Stéphanie et son fils qui constate que «personne n’aime la police», celui de la nouvelle amie de son ex qui s’en prend à Stéphanie par rapport à son travail, ou celui entre Stéphanie et sa supérieure où Stéphanie évoque son métier qui ne saurait souffrir de «biais»).

Enfin, si Dossier 137 se fait à charge contre les forces de l’ordre sur un fait en particulier, il ne se prive pas d’agrandir son point de vue en pointant les défaillances de tout un système coercitif et juridique. Incapacité du corps politique, surtout à droite, à admettre les violences policières. Sentiment d’impunité chez certains membres des forces de l’ordre, mais aussi d’abandon chez beaucoup d’autres face à une hiérarchie obnubilée par le tout-sécuritaire et la culture du chiffre. Presque impuissance de l’IGPN à dûment instruire et sanctionner («Votre travail, il sert à quoi ?», rétorquera-t-on à Stéphanie). Et, enfin, absence de véritable reconnaissance du statut de victime par la justice. Absence que la fin du film, touchante, laisse à voir en donnant la parole à Guillaume, «gueule cassée» désormais laissée à son sort et à celui de sa famille.

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le 24 nov. 2025

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