Dossier 137
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Dossier 137

Film de Dominik Moll (2025)

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Depuis quelques années, le cinéma français semble avoir développé un goût plus affirmé pour ce que l'on pourrait appeler l’histoire immédiate. Longtemps, il a préféré transformer les grands faits de société en fictions plus éloignées ou attendre qu’ils s’inscrivent pleinement dans l’Histoire avant de s’en emparer. Cette retenue contraste d’ailleurs avec ce que le cinéma américain propose. Lui qui, depuis plusieurs décennies déjà, n’hésite pas à revenir presque immédiatement sur ses traumatismes nationaux, qu’il s’agisse par exemple du Watergate, du 11 septembre ou de grandes affaires politiques et judiciaires. En France, cette tendance me paraît donc plus récente. Des films comme Novembre, BAC Nord ou Les Misérables témoignent de cette volonté de regarder des événements encore très présents dans la mémoire collective même si évidemment tous ne poursuivent pas le même objectif.

Dossier 137 emprunte une voie assez singulière. Dominik Moll ne traite pas de la crise des Gilets jaunes pour revivre cet épisode avec un esprit cathartique. Il s’intéresse intelligemment à ce qui se passe une fois que les caméras se sont éteintes. Les manifestations ont laissé place aux procédures ainsi qu'aux rapports administratifs et l’institution doit mener une enquête sur elle-même. Celle-ci n'est d'ailleurs pas qu'un simple moteur narratif destiné à résoudre une affaire puisqu'elle devient un formidable outil d’observation. Ce qui intéresse Dominik Moll, ce sont avant tout les rouages invisibles des institutions, leurs contradictions, leurs inerties et les femmes et les hommes qui tentent malgré tout d’y exercer leur métier avec une certaine intégrité.

Le point de départ est d’une grande simplicité et plus tristement encore, renvoie à un fait devenu presque ordinaire qui vient s'ajouter à une longue liste d'affaires du même genre, comme le suggère d'ailleurs intelligemment le titre du métrage. En pleine crise des Gilets jaunes, un jeune homme est grièvement blessé par un tir de LBD. L’IGPN est chargée d’établir les responsabilités. Stéphanie, une enquêtrice incarnée par Léa Drucker, hérite de ce fameux dossier 137. Très vite, les témoignages vont se contredire et les souvenirs vont diverger. Les interminables procédures semblent condamner l’enquête au mieux à tourner en rond et au pire à être abandonnée.

Ce qui est particulièrement stimulant à mon sens, c’est la précision et la clarté avec laquelle Dominik Moll filme le travail d’investigation. Se succèdent ainsi pêle-mêle auditions, comptes rendus, reconstitutions, demandes d’accès aux vidéos de surveillance, consultations d’archives, échanges de courriels… Rarement une enquête administrative aura semblé aussi passionnante. Cette minutie n’est bien sûr jamais gratuite puisqu'elle permet au spectateur de comprendre parfaitement les enjeux ainsi que les intérêts de chaque protagoniste et de chaque parti. Le film refuse constamment de simplifier son sujet en désignant des coupables tout trouvés. Il préfère ainsi montrer toute la complexité d’un système. Le travail sur le montage participe en grande partie à cette réussite. Les images d’archives des manifestations, les vidéos amateurs, les captations médiatiques et les séquences de fiction s’entremêlent avec une fluidité absolument remarquable pour devenir la matière même de l’enquête. Chaque vidéo apporte un élément supplémentaire tout en laissant subsister une part d’incertitude. Dominik Moll montre ainsi que les images ne parlent jamais d’elles-mêmes. Elles doivent être replacées dans un contexte, confrontées à d’autres points de vue et être remises en question. Cette manière de construire progressivement la vérité donne au film une puissance assez fascinante et une vraie réflexion sur le pouvoir des images.

L’une des plus grandes qualités de Dossier 137 réside justement dans son refus du manichéisme. Bien que le film laisse transparaître une sensibilité évidente envers les victimes de violences policières, il ne tombe jamais dans la caricature. Les policiers ne sont pas réduits à des figures malveillantes et autoritaires, pas plus que les manifestants ne deviennent des victimes idéalisées. Le réalisateur se concentre surtout sur une institution qui est prisonnière de ses propres mécanismes, où les réflexes de corps, la hiérarchie et la préservation de l’image compliquent considérablement la recherche de la vérité. En somme ce n’est pas tant un individu qui est mis en accusation mais tout un fonctionnement collectif.

Cette complexité trouve un formidable relais dans le personnage joué par Léa Drucker qui livre une très belle performance. Son interprétation repose beaucoup sur la retenue. Quelques regards, une fatigue qui s’installe progressivement, de légers silences suffisent à traduire les interrogations de cette enquêtrice qui cherche avant tout à faire correctement son travail. C’est d'ailleurs sa volonté d’appliquer les règles avec sérieux qui finit par la faire sortir du cadre. En effet plus elle avance et plus elle prend conscience des limites d’un système censé enquêter sur lui-même. L’absence de véritable dénouement spectaculaire n’agit pas comme une frustration mais est à contrario pleinement révélatrice. Les faits finissent par apparaître avec suffisamment de clarté mais leur établissement ne suffit pas à faire bouger une institution plus préoccupée par sa propre préservation que par sa capacité à se remettre en question.

Au fond, Dossier 137 est plus qu’un film sur les violences policières ou sur les Gilets jaunes. C’est un film d’enquête qui ausculte avec une précision remarquable les rouages de l’administration policière tout en interrogeant la manière avec laquelle une société dite démocratie traite ses propres failles. Grâce à une mise en scène d’une rigueur exemplaire, un montage absolument remarquable et une Léa Drucker magistrale, Dominik Moll signe une œuvre vraiment passionnante.

Zoumion
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le 15 juil. 2026

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