Alors qu’on pensait entrevoir une certaine chaleur dans Memory, Franco revient à son cinéma clinique, toujours en compagnie de Jessica Chastain, qui s’offre ici un rôle à sa juste mesure. Le film peut être vu comme un miroir inversé du très réussi Sundown, où l’on explorait déjà les rapports complexes entre Mexique et Etats-Unis. Dans Dreams, c’est la femme riche américaine qui est rejointe par un Mexicain sur son sol, là où le précédent voyait un riche américain incapable de quitter Acapulco pour y refaire sa vie. Mais la même idée nourrit les deux récits : celle de l’attraction des personnages pour un ailleurs, un autre côté de la frontière (sociale, étatique, passionnelle, sexuelle, pulsionnelle) qui nourrit illusions et fantasmes.
Franco contemple ses protagonistes à distance, notamment dans la fascinante interaction entre leur corps et les espaces qu’ils occupent. Fernando, le danseur, commence par se contorsionner hors d’une remorque pour s’extraire d’un voyage clandestin qui tourne mal, avant de marquer de sa grâce un pays qui le regarde avec méfiance, alternant entre les espaces exigus (le motel où il fait le ménage), la rue, et la progression vers des territoires plus officiels. Jennifer, elle, arpente les lieux de prestiges, dans des dégagements trop vastes pour sa silhouette, entre sa villa et les architectures modernistes des bâtiments culturels dont sa famille assure le mécénat.
La relation qui les unit est aux antipodes des illusions sentimentales consistant à abolir les différences pour prôner la fusion des êtres. Chaque étreinte, chaque échange est marqué par l’ambivalence d’un jeu de pouvoir, où le corps peut perdre ce que le statut assure, où les pulsions trahissent la posture, et l’attirance, loin de nourrir l’euphorie, a tout de la fuite en avant.
Dreams, au titre profondément ironique, frotte sur le béton du réel les aspirations des individus, et fait de leur détermination un carburant toxique. Le sentiment amoureux y est avili, réduit à une possession qui nous possède, et l’on peut effectivement déceler une certaine misanthropie dans ce tableau sans fard des faiblesses humaines. Mais au-delà de la noirceur du portrait de l’âme humaine, le réalisateur dresse surtout un constat glaçant sur les liens entre deux pays, et la guerre sourde qui les unit, dans un rapport de dépendance où le pouvoir du plus fort phagocyte tout. La brutalité froide que le cinéaste y oppose vient glacer de l’intérieur cette mascarade sordide qu’est le mécénat, approche colonialiste qui infléchit même la création artistique.
(7.5/10)