Dreams
6.5
Dreams

Film de Michel Franco (2025)

Il y a bien eu un moment. Un seul.

Le seul moment du film où je me suis dit qu'enfin il allait se passer quelque chose d'intéressant dans ce film. Cette tension latente que le film a entretenue longuement et artificiellement éclate enfin. Bas les masques. Les ambiguïtés tombent. Chacun va devoir enfin jouer son jeu... Ce moment, je m'en souviens très bien parce que, dans la minute qui a suivi, c'était l'écran noir et le générique de fin.

« Avec Jessica Chastain et Isaac Hernandez. Un film de Michel Franco. Ciao bello. Merci pour le déplacement. Attention sur le chemin du retour... »


Voilà.

En ce qui me concerne, ce Dreams et moi, on en est resté là. Sur une sorte de pré-intrigue. Sur une heure et demie d'évidences et de convenances qui ne débouchent au final que sur une dérobade... Lâcheté désormais classique parmi les cinéastes, mais lâcheté à laquelle, je l'avoue, je ne m'attendais pas de la part de Michel Franco.


De Michel Franco, j'avais vu il y a de cela quelques années Sundown que j'avais vraiment trouvé super. Ça commençait comme une banale exposition de spleen bourgeois pour progressivement devenir tout autre chose ; quelque chose de plus riche, plus subtil, plus essentiel. Un vrai coup de cœur... Alors quand j'ai vu que ce Dreams commençait de la même manière, à nous brosser des évidences et des tableaux convenus, j'ai voulu croire qu'au bout d'un moment, toute cette affaire allait très vite prendre une tout autre tournure. Mais donc, comme annoncé en intro de ce billet, cette autre tournure, elle ne s'amorce qu'au moment du générique de fin.

Quelle amère désillusion.


D'un autre côté, j'aurais dû m'en douter, dès les premières scènes. Cette manière d'introduire le personnage de Fernando, formellement parlant, elle ne coulissait pas.

Ça commence par un plan qui appelle à un regard distant, avant que le suivant nous invite à nous mettre à la place des migrants. Contradiction d'emblée. Loin de se compléter, ces deux directions contraires s'annulent tant elles tirent vers des directions opposées. Franco ne semble pas quoi faire de ses exigences formelles. Quoi dire ? Quoi faire ressentir ? Quoi faire ressortir ? Le genre de tare qu'on retrouve d'habitude chez les auteurs qui entendent se cacher derrière la portée sociale de leur sujet.


Et voilà qu'arrivent dans la foulée les premières insistances. Après s'être libéré de son camion, Fernando rentre dans un restaurant pour se jeter sur verre d'eau. Il est immédiatement chassé par la serveuse. « Vous ne pouvez pas rester là » lui dit-elle. « Mais j'ai besoin d'eau ! » réplique tout soudain Fernando. Oui, on avait compris. Cette précision était-elle vraiment nécessaire ?

Recueilli par une bonne âme, Fernando se jette alors que sa nourriture comme un mort de faim. Et rebelote quand il arrive dans l'appartement de sa bien-aimée. Mais pourquoi remettre cette seconde couche ? On avait compris la première fois. Et puis surtout, en toute logique, notre cher Fernando a eu le temps de se remplumer depuis. Insister, ici, apparaît comme une figure imposée. Pire que ça, elle sonne comme un aveu d'échec ; l'échec d'une forme inadaptée. Pour retranscrire les paradis perdus comme ceux de Sundown, pas de problème. Par contre, sitôt s'agit-il d'aborder la souffrance, la vulnérabilité et la poussière que Franco semble bien plus démuni.


C'est terrible de sentir un auteur prisonnier de ses propres limites. Pire, c'est terrible de sentir cet auteur prisonnier de son propre confort. Ainsi, Franco ne parvient-il à orchestrer sa fable sociale qu'autour de quelques scènes dignes d'un porno chic, mobilisant tous les fantasmes bourgeois d'encanaillement avec l'homme de la rue.

Tout le reste n'est qu'évidences et enlisements. La belle et le clochard vont-ils réussir à vivre malgré leurs mondes antagonistes ? Vont-ils vraiment être en mesure de nouer une relation saine et équilibrée malgré leurs situations asymétriques ? Ne sont-ils pas, tous deux, en train d'entretenir un fantasme bien arrangeant alors qu'au fond d'eux, ils savent qu'ils ne mènera nulle part ?

La réponse à toute ces questions, on l'a dès le départ tant le film passe son temps à mobiliser les éléments les plus convenus du genre. Et pourtant l'intrigue trépigne : p't-êt'-bien qu'si, p't-êt' bien qu'non... Tout ça pour aboutir sur la conclusion attendue depuis le début, sans surprise aucune.


Non mais, sérieusement ?

Michel Franco espérait-il franchement qu'on puisse douter un seul instant de l'issue de cette histoire ? Et puis, moi je veux bien que ce soit un sujet intéressant en soi l'hypocrisie bourgeoise, surtout quand il s'agit de l'étudier sous l'angle de l'orgueil. Seulement voilà, de 1, je ne suis pas sûr qu'on puisse tenir 1h30 avec ça (et ce film en est la preuve) et surtout, de 2, je pense que cette hypocrisie n'est un mystère que pour peu de gens.


Pourtant, par ce Dreams, Franco semble avoir été convaincu du contraire, et je trouve ça franchement triste.

Triste parce que révélateur d'un enfermement manifeste de l'auteur, aussi bien social qu'artistique.

Triste aussi parce que, malgré ses limites, on ne saura retirer à Franco d'avoir su offrir à Jessica Chastain l'opportunité d'un rôle qui aurait pu être à sa mesure si l'intrigue l'avait permis.

Triste enfin au regard du fait que Franco fasse partie de ces rares auteurs à accorder de l'importance à cet art de la photographie, qui plus est à une époque où c'est devenu de plus en plus rare.


Alors, bien sûr, ce n'est pas un seul loupé qui va me faire tirer un trait définitif sur un tel auteur,

Seulement, je l'avoue, ce genre d'égarement, est rarement la marque des plus grands,

Et s'il reste vrai que seul l'avenir nous dira s'il ne s'agit-là que d'une simple erreur,

Je crains que ce soit là le signe d'une longue déshérence comme en produit notre temps...

Créée

le 6 févr. 2026

Critique lue 140 fois

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