Dreams
6.5
Dreams

Film de Michel Franco (2025)

Rêve d’amour, rêve de gloire, et rêve américain bien sûr… Le rêve est une promesse séduisante, c’est un moteur puissant. Mais lorsqu’on rêve avec excès, ça se retourne forcément contre vous. Et puis du rêve au cauchemar, on le sait, il n’y a qu’un pas. Et le cauchemar, Michel Franco s’y frotte dès la scène inaugurale de Dreams. Un camion immobilisé sous un soleil écrasant, des migrants entassés à l’intérieur et hurlant à l’aide : l’Amérique se présente d’emblée comme un mirage mortifère (le film sort d’ailleurs à ce moment précis où l’Amérique trumpienne chasse ses migrants comme au temps du Far West). C’est de ce camion que s’extirpe Fernando, jeune Mexicain et danseur de ballet virtuose, prêt à tout pour rejoindre celle qu’il aime à San Francisco. Cette femme, Jennifer McCarthy, appartient à un autre monde. Américaine fortunée, fille d’un puissant mécène, elle évolue dans un univers de galas, d’altruisme et de convenances, régentant sa vie avec une rectitude qui confine à l’autorité (et semble la condamner à la solitude).

Dreams pose ainsi les questions suivantes : l’amour et le désir peuvent-ils survivre à l’argent ? Traverser les classes sociales ? S’affranchir des frontières, qu’elles soient géographiques ou morales ? La réponse de Franco est sans appel, et sans aucune illusion : non, évidemment. Et parce que le réalisateur mexicain n’a pas pour habitude de verser dans un optimisme bon teint, ni un romanesque consolateur. Ni, d’ailleurs, dans une surenchère stylistique, s’inscrivant davantage dans une filiation hanekienne assumée : plans fixes et plans-séquences, ellipses et raréfaction de la parole, étude clinique du genre humain dans ses différents travers. Franco dissèque ici les rapports de pouvoir à l’œuvre dans l’intimité d’un couple tout en jouant constamment avec les apparences et, de fait, avec les attentes des spectateurs.

Ainsi, et contrairement à ce que l’on pourrait croire dans un premier temps, Fernando n’est pas un opportuniste, et encore moins un simple toy boy. Son amour est sincère, pas une seconde motivé par l’attrait du statut social de Jennifer. Lorsqu’il comprend que leur relation doit rester clandestine, dissimulée à la famille et au cercle mondain de sa maîtresse, il choisit la dignité : partir, survivre seul plutôt que d’être maintenu dans une forme de dépendance. De son côté, Jennifer n’est pas non plus la bourgeoise froide et manipulatrice, en mode Erika Kohut, que l’on pouvait redouter. Sans trop en dévoiler, son désir de maintenir Fernando à distance est moins un rejet qu’une stratégie d’évitement, tentant ainsi d’échapper à l’emprise d’un père tout-puissant, incarnation d’un patriarcat moderne et faussement bienveillant se drapant (mal) dans les oripeaux du mécénat et de la philanthropie. Sous couvert de générosité, celui-ci rappelle sans cesse à Jennifer qui décide et qui autorise.

Mais aucun arrangement ne peut durer éternellement. Lorsque la relation se heurte frontalement à la réalité (celle des hiérarchies et des injonctions sociales), elle devient champ de bataille. Chacun ses armes : le dépit pour Fernando, la rancœur pour Jennifer. Et, chez Franco, ces sentiments ne peuvent mener qu’à une seule issue : la violence. Après tout, on est humain, tristement humain. C’est précisément là que Dreams laisse un goût d’inachevé. Le style du cinéaste, toujours aussi sec et tranchant, finit par affaiblir son propos. À force de vouloir démontrer, Franco surligne ; à force de contrôler, il assèche. Le film se transforme en un dispositif théorique sur l’argent, le pouvoir et la domination qui peine à faire chair.

Jessica Chastain et Isaac Hernández s’investissent pourtant corps et âme (les quelques scènes de sexe sont sans chichi), et leur charisme est indéniable, leur engagement palpable. Mais ils semblent prisonniers d’un cadre qui les empêche d’exister, comme si la mise en scène de Franco refusait toute effraction émotionnelle (pire : nous tenait à distance). Dreams aurait sans doute gagné à s’autoriser davantage d’incarnation, voire une forme de cruauté plus trouble et plus sensuelle. Là où Franco choisit la rigueur morale (et esthétique), peut-être aurait-il fallu, à la place, oser une ambiguïté plus dérangeante, un abandon plus risqué, et parce que Franco reste clairement dans sa zone de confort sans jamais en bouger d’un millimètre.

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mymp
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le 2 févr. 2026

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