Une riche héritière américaine (incarnée par Jessica Chastain) soutient et finance une école de danse au Mexique. Elle entretient une liaison avec Fernando, jeune mexicain, l’un des danseurs et souhaite le faire venir à San Fancisco, malgré la politique migratoire.
Le film s’ouvre sur un camion garé sur un chemin en bordure d’autoroute, à la frontière. On comprend rapidement qu’il est rempli de migrants. Fernando en fait partie et il s’apprête à rejoindre Jennifer, dans les beaux quartiers de San Francisco. Elle lui a financé son immigration. Il sait même où trouver les clés de chez elle.
Or cette relation est avant tout animale, instinctive. Le corps devient la matière première de Dreams, symbolisé par la danse de ballet, mais surtout par le jeu exclusivement sexuel noué autour de ces deux corps. Si bien que cette relation existe sitôt que les rapports de domination ne sont pas perturbés hors de la sphère charnelle.
J’aurais adoré que le film soit plus sexuel, cru et sulfureux encore. Il l’est mais à de rares instants : une scène fantasmée dans la cuisine, une autre plus concrète et frontale dans une cage d’escalier. Il me semble que le film pouvait en faire davantage. Et pourquoi pas évoquer le Crash, de Cronenberg et le Keep the lights on, d’Ira Sachs, deux films (que j’adore) auxquels j’ai songés, notamment pour leur volonté de sexe comme ultime rempart, face au désir d’émancipation des uns et de domination des autres.
Le film m’a surtout impressionné dans son dernier tiers, dès l’arrestation du jeune homme, reconduit à Mexico. Le facile déplacement de Jennifer, l’aveu, sa séquestration, le viol. Il me semble que dans la vengeance finale, Franco met le doigt sur un rapport de force à tout jamais déséquilibré. Qu’importe l’inversion des codes, il y aura toujours l’argent, la violence et donc l’Amérique pour briser le Mexique, quand bien même il y ait au départ désir de l’autre. C’est un désir d’appropriation qui surnage. Il faut rendre l’autre heureux sans pour autant qu’il s’émancipe.
Jennifer incarne l’Amérique de Trump jusqu’à celle qui a massacré les Indiens. Elle doit être le centre, mais aussi la désirable et l’infirmière, celle qui invite et entretient. Elle ne supporte pas quand Fernando l’exclue en parlant espagnol avec un serveur mexicain. Mais le film fait se succéder ces rapports de domination, plus ou moins finement, plus ou moins explicitement. La troupe de danseurs est ravie d’accueillir Fernando, moins quand il leur prend la place de danseur principal : le pauvre est toujours plus accepté tant qu’il reste à sa place de pauvre. C’est la même idée qui se joue entre Jennifer et Fernando : il a le droit d’être en colère mais pas au point de l’humilier.
Une autre scène m’a marqué un moment donné qui voit le frère débarquer chez sa sœur et voir Fernando chez elle. On peut se dire que c’est une astuce de scénario qui provoque probablement l’acte de dénonciation aux services de l’immigration de Jennifer. Or c’est autre chose qu’on observe ici : le frère entre chez sa sœur, il a la clé de chez elle. Il existe aussi, à l’intérieur du cercle familial – et sans doute parce qu’elle est une femme – ce rapport de domination qu’elle subit et qu’elle reproduit à sa faveur sur Fernando. C’est très subtil.
C’est un film très sombre sur l’impossibilité de coalition entre deux mondes, encore moins de coalition amoureuse. Jennifer est et sera toujours dans la classe dominante. Elle prend la main de Fernando dans les rues de Mexico tandis qu’elle en a honte à San Francisco. C’est un amour colonial, disons. Un amour d’appropriation, de possession. Un contrôle amoureux mâtiné de maternité toxique. Pour moi il n’y a pas d’histoire d’amour là-dedans et c’est peut-être ce qui m’a manqué, rendant le geste un poil trop théorique je trouve.