D’une approche assez similaire à In Water d’Hong Sang Soo, où il est volontairement tenté de capter l’image différemment et de la rendre imprécise, de la transformer en une matière plus simple, bien plus sensorielle, Alexandre Koberidze emprunte à la peinture et plus particulièrement à l’impressionnisme pour peindre son propre tableau, pour réaliser une œuvre singulière et indécise, à mi-chemin entre l’expérimental et le documentaire. Principalement dans sa mise en scène, dans l’utilisation régressive de la caméra, un Sony Ericsson de 2008, que le réalisateur semble se libérer, dès lors qu’il se défait, ironiquement, de l’objectif et de l’œil moderne et technologique, pour se libérer des contraintes et des formalités. Comme s’il était impossible pour lui de filmer le monde, la ruralité, avec autant de netteté, comme s’il était absolument nécessaire de redécouvrir la nature et le monde sans les apercevoir, permettant au flou de redonner goût et texture à notre existence.
Certain également que Kiarostami semble avoir été une source d’inspiration profonde, de sa manière de peindre la mort et la vie, d’aborder et de capter le sauvage, la nature, morte et pleine de vie, de filmer l’errance humaine, de l’être humain en quête d’un chemin, et d’un sens, ou d’un nouveau sens. Si ici on parle d’un père à la recherche de sa fille, disparue, partie sans donner de raison si ce n’est une lettre, il n’est qu’un prétexte pour aborder la radicalité, de l’homme dans le radical. L’œuvre est en elle-même radicale, mais ce qu’il met en scène l’est encore plus. C’est cette radicalité des choix qu’il peint, de cette évasion des conditions dont il apparaît transcendé. Du choix de cette femme photographe de football qui décide subitement de disparaître et de ne pas être retrouvé, qui décide de s’émanciper et d’aller à contre courant, de son père qui entreprend un long voyage au cœur de la Géorgie, qui décide de visiter tous les stades du pays dans l’espoir de, au réalisateur qui décide de dérégler le tout. Comme si le père refusait ou ne comprenait pas ce choix, poussé dans cette zone grise et brumeuse, dans l’inconnu, d’une certaine manière, devenait le spectateur. Face à cette nouvelle appréhension du monde, l’enquête, d’une piste incertaine et déconnectée, presque déracinée.
Dry Leaf c’est un grand et immense souffle, artistique et de vie, qui pendant trois heures tente de trouver ses repères, de s’accommoder à ces derniers, d’en comprendre la peinture presque hasardeuse du réalisateur. Comme si Koberidze, s’était décidé à déconstruire pour reconstruire. Tout est rendu flou, incertain, plat, presque sans fondement, il n’y a plus de repères, tant bien dans qu’en dehors de l’œuvre. Où il s’amuse à se délecter de tout, à tout disséquer, à brouiller les pistes et les personnages, et son histoire, à refaçonner notre perception du monde et de l’horizon dans l’obsolescence. où les silhouettes finissent par se mélanger à sa peinture évasive. Œuvre guidée par le vent et par l’émancipation de toutes formes et sortes d’indices et de repères, qui progresse sans compas, qui régresse pour mieux s’impressionner.