Dune
7.3
Dune

Film de Denis Villeneuve (2021)

Quand vous regardez l'abysse, Shai-Hulud vous regarde

Comme beaucoup, j'attendais le Dune de Denis Villeneuve avec impatience. L'adaptation d'un de mes romans d'adolescence, qui m'avait alors fortement marqué, par un réalisateur au travail remarquable avait de quoi me faire baver.


Car j'aime beaucoup les films du monsieur que j'ai pus voir. Incendies m'a beaucoup impressionné dans sa justesse et sa puissance émotionnelle, pourtant tout en retenue. Prisonners était fort par la tension qu'il installait sans jamais se relâcher. Enemy n'est pas celui que je préfère, mais il demeure très intéressant dans ses questionnements. Sicario retrouvait la tension évoquée plus haut. Premier contact, sa première incursion dans la science-fiction, surprenait par son anticonformisme par rapport aux codes du genre et sa sensibilité. Blade Runner 2049 faisait peur de par l'héritage cinématographique qu'il portait et pourtant, quelle réussite, encore une fois tout en sobriété et en questionnements intérieurs, comme si l'humain était finalement ce qui comptait le plus au milieu de ces décors titanesques et envoutants.


Quant au matériau, j'ai une tendresse toute particulière pour le livre. Entre quête spirituelle, appel à l'aventure et la découverte et étude politique, économique et géostratégique, les romans représente une apogée de la science-fiction littéraire, qui s'est alors élevée vers ce qui se fait de plus haut dans cet art.
La première adaptation cinématographique, que j'ai vu il y a quelques années, m'avait laissé dubitatif : si elle présente des points intéressants, comme sa musique, son esthétique et surtout Sting en moule-bite, elle était trop imparfaite, incomplète et chaotique pour être satisfaisante.


C'est donc avec confiance que j'abordais la nouvelle œuvre du canadien qui n'a jusqu'à présent cessé de me captiver.


Après presque trois heures de film, Dune m'a convaincu, mais aussi un peu surpris. Si l'on retrouve la patte de Villeneuve dans les plans léchés, la musique sourde, la volonté de prendre son temps pour filmer ses scènes, j'ai remarqué l'absence, ou au moins la mise en retrait de certains de ses aspects. J'ai trouvé qu'il se concentrait beaucoup plus sur l'histoire à raconter que sur les questionnements philosophiques des personnages et par extension du spectateur. C'est comme s'il s'effaçait derrière la plume de Frank Herbert dont il devenait le transcripteur cinématographique. C'est particulièrement frappant quand on compare Dune à Blade Runner 2049, où Denis Villeneuve s'échinait pendant tout le métrage à nous plonger dans les pensées et les doutes du personnage de Ryan Gosling. Là, il se concentre beaucoup plus sur l'histoire à raconter, en collant le plus possible au livre et aux représentations qu'il s'en faisait.
J'ai eu beaucoup de mal à me décider sur ce que je pensais de ce fait. En écoutant des entretiens du réalisateur sur le film, j'ai entendu que c'était effectivement une volonté de sa part de mettre de côté ses idées personnelles au profit du roman et je dois dire que, à l'aulne de cette envie, le film est très efficace. Je me suis trouvé vraiment plongé dans le roman que j'aimais et emporté dans mon émerveillement face à ce récit de science-fiction, qui est pourtant beaucoup plus. Mais je pense qu'il y a un plus gros potentiel pour travailler les questionnements philosophiques et mystiques des personnages, avec leurs émotions et leurs désirs ou angoisses. J'ai d'ailleurs entendu Villeneuve confirmer que, comme cela m'a parut évident en sortant du métrage, celui-ci était plus terre-à-terre pour exposer les enjeux, les personnages et l'univers, là où le second volet du diptyque se penchera beaucoup plus sur l'aspect mystique de l'œuvre originelle, qui en occupait une grande partie et qui a marqué la plupart des lecteurs, moi compris.


Cependant, je ne veux pas tomber dans les caricatures que j'ai pu lire ou entendre ça et là, à savoir que le film serait, comme la plupart des réalisations de Denis Villeneuve, froid et déshumanisé. Je suis en profond désaccord avec cette pensée, que ce soit pour Dune, mais aussi et surtout pour l'intégralité de son œuvre. Si son imagerie est souvent qualifiée, à juste titre, d'austère, elle ne peut être un argument suffisant à la relégation de ces films dans la catégorie des objets jolis mais sans émotions. C'est précisément l'inverse ! La froideur, l'étrange ou l'effroi des environnements et des images dans lesquelles les personnages évoluent renforcent l'attache que l'on peut avoir avec les seuls éléments réconfortants de ces plans : les autres. Ainsi, dans premier contact, on se trouve très rapidement et facilement en lien avec le personnage principal de par l'austérité de la photographie et de l'histoire compliquée à appréhender au début du film. On se plonge encore plus facilement dans les pensées des personnages, qui luttent via leur humanité contre ce monde trop grand et trop dur pour eux. Dans Dune, ce schéma parait évident et j'attends avec impatience que cela soit développé dans le 2.
Concernant ces critiques de Villeneuve, il suffit de voir Incendies pour comprendre l'absurdité de ces accusations.


Pour revenir à Dune et pour continuer sur l'aspect photographique du film, j'ai particulièrement aimé le traitement du gigantisme, en particulier des constructions et des vaisseaux. Que ce soit l'énorme transporteur dans l'espace qui ne rentre même pas dans le cadre, le vaisseau des Bene Gesserit quasiment divin ou le vaisseau dans lequel Duncan Idaho arrive dont on sent tout le poids et l'énergie en voyant le souffle qu'il envoie sur la surface du lac en dessous de lui, on ressent la lourdeur, la puissance et le sentiment d'écrasement face à ces imposants navires. Même les frêles libellules mécaniques utilisées sur Arakis montrent leur force et leur masse lorsque Paul et son père décolle pour la première fois. Villeneuve prend alors le temps de nous montrer les ailes en gros plans qui s'activent, accélèrent pour enfin ne plus pouvoir être suivies des yeux. Si ce ralenti et ses sons sourds peuvent paraitre classiques, ils sont très importants pour les émotions que pourront nous provoquer les futures scènes d'action. La scène de fuite de Duncan dans cet appareil est d'ailleurs un autre moment où l'on ressent toute la force de gravité qui s'exerce sur le vaisseau et de laquelle il doit s'extraire.
Ainsi, lors de la scène de la tempête, quand on voit le vaisseau de Paul et Jessica être ballotés par les vents comme une brindille, on ressent toute l'énormité de l'élément, l'écrasante absurdité de la colère d'Arakis, précisément par ce qu'on a vu le poids que représente ce simple vaisseau et qu'on le voit désormais frêle et fragile. C'est en instaurant des ressentis par rapport aux objets et à la réalité de ce qu'on voit que Villeneuve rend le gigantisme de son univers et nous plonge dans son film de manière bien plus incarnée qu'une simple scène d'action. J'ai trouvé ça brillant !


Enfin, les acteurs tiennent bien évidemment leur rôle, en particulier Rebecca Ferguson qui, en mère de Paul, est une vraie flamme d'humanité dans la froideur de l'écran. Par contre, je me dois de mettre un bémol sur les visions de Zendaya dans une lumière éclatante qui, dans l'idée, sont pertinentes, mais finissent quand même par faire pub de parfum. Il y avait surement plus subtile à trouver.


En bref, j'attends avec impatience la conclusion de cette adaptation, ainsi que la suite de l'œuvre de Villeneuve qui ne cesse d'être l'un des meilleurs réalisateurs outre-Atlantique de notre époque, n'en déplaise à Nolan.

MrCrepe
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le 17 sept. 2021

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