Dune
7.3
Dune

Film de Denis Villeneuve (2021)

L’univers de Dune est une promesse d’ailleurs. Le film de Villeneuve ne nous y emmène pas.


Bloqués dans une vision toujours plus réaliste de la science-fiction au cinéma, puisque c’est à la mode depuis The Dark Knight, nous assistons au parfait déroulé du blockbuster hollywoodien des années 2010 s’emparant (enfin) de l’une des rares « franchises » ayant échappé jusqu’à présent au lessivage des gros studios et leurs précieux actionnaires.


Les images s’enchainent comme dans un roman photo. Le récit est simplement mis en image sans que la réalisation (ou un quelconque point de vue) ne vienne perturber son déroulé, toujours propre, toujours neutre, toujours plat. Car si la restitution de l’histoire est claire et cohérente, aucune réelle émotion ne semble ressortir de ce récital technique.


Déjà, l’univers n’intervient jamais avec nos sensations. Difficile de penser la chaleur du désert, notamment par un manque de texture dans l’image : avez-vous vu des gouttes de sueur sur le visage de Timothée Chalamet ? Avez-vous senti la crasse, l’épuisement, la soif ? Difficile de compatir avec la douleur des personnages. Avez-vous observé la détresse sur le visage de Timothée Chalamet ? Avez-vous senti la force, la résistance, la rage ? Difficile de recevoir la tension dramatique des scènes, peut-être par absence d’inventivité dans les valeurs de plans : avez-vous croisé une once d'agitation dans le regard de Timothée Chalamet ? Avez-vous eu peur du moustique-robot qui se pavane sous ses yeux, avez-vous craint le ver sortant de terre pour enfin vous faire face, avez-vous écarquillé les paupières au moment de sa rencontre tant attendue avec les fremen ?


Les costumes et véhicules sont d’une banalité rare. Les libellules ressemblent aux hélicoptères américains qui vont choper Ben Laden, les moissonneuses et différents vaisseaux spatiaux ne surprennent en rien quelqu’un qui aurait regardé ne serait-ce que dix minutes de la prélogie Star Wars. La mise en scène ne semble faire aucune distinction entre les différents mondes que l’on nous présente. Tout se confond dans le vide, tout est filmé de la même manière, le point de vue est absent. On se félicite de reconnaître une référence à Apocalypse Now quand le gros bonhomme sort de l’eau. « Il dit qu’il voit pas l’rapport » comme dirait l’autre. Que comprend-on de son ambition ? Y a-t-il une réflexion à moitié profonde derrière ses plans que l’on comprend machiavéliques ?


Intéressant de se pencher sur un cas comme celui-ci pour se questionner sur l’intérêt de l’art cinématographique, et en particulier sur l’adaptation d’une œuvre littéraire en long-métrage. Qu’est-ce qu’un film est censé apporter par rapport à une œuvre littéraire ? Sert-il simplement d’illustration au texte ? pour les lycéens qui ont la flemme de lire tout un bouquin imposé par leur prof de français dépressif ? Sommes-nous en manque d’imagination au point de n’attendre qu’une mise en image peu recherchée d’un roman invitant pourtant à l’inconnu ?


La réalisation par intelligence artificielle semble avoir pris le pouvoir. Mettez une musique bien bourrine qui fera transpirer vos basses (han ouais quelle claque cette musique) faites des plans larges, très larges et longs, temporisez, ajoutez une photo terne (han nan mais t’as vu cette ambiance), mettez-y des acteurs-marques qui vont faire exploser la promo : le méchant in-croa-yable de James Bond, la copine trop fraîche de Spider-Man (keur keur), le type super cool de Star Wars, la meuf badass de Mission Impossible parce que les meufs badass c’est trop la classe, le catcheur de la galaxie qu’a trop de second degré tu vois, le type qui joue Thanos et d’autres mecs encore plus vénères, et euh bah Aquaman, soyons fous. Ajoutez-y une ou deux blagues nulles pour apporter un semblant de légèreté, trempez le tout dans une pyramide de tête pour faire l’affiche... du sucre, des épices, et PAF.


Le film nous raconte linéairement une grande histoire, trop grande pour rentrer dans un, dans deux, dans trois films… A quoi bon tout faire rentrer ? Qu’allez-vous faire quand il faudra adapter Plus belle la vie en un seul film ? Pourquoi ne pas se concentrer sur une partie de l’histoire, pourquoi vouloir tout contextualiser si l’on ne s’attarde que si peu de temps sur la situation initiale… S’il s’agissait d’un scénario original nous inventant un univers directement pour ce film, on se demanderait bien l’intérêt de nous présenter tout ce bordel si c’est pour le foutre en l’air avant qu’on cligne des yeux. Tout passe à une vitesse folle, personne n’a le temps d’encaisser quoi que ce soit. Les bastons n'ont aucune saveur, aucune mise en scène, aucune identité. Des personnages disparaissent 5 minutes après avoir été présentés comme Rihanna dans Valerian… snif... d’autres apparaissent quelques secondes pour faire des pubs de parfum dans le désert à quelques moments du film… y a un gros plein de soupe qui meurt mais en fait non il est pas mort… y a une souris rigolote qui fait des petits bruits rigolos devant le visage toujours aussi expressif de Timothée (expliquez-moi svp)…


WANTED : on a perdu l'émotion. L'avez-vous aperçue ? Contactez-nous d'urgence.
La peur ? La joie ? L’émerveillement ? Le suspense ? La tristesse ? Le rire ? L’empathie ? La colère ? La jouissance ? L’étonnement ? L’adrénaline ? L’angoisse ? Le mystère ? Avez-vous ressenti ces choses pendant ces dix-huit heures de film ?


Où est-ce qu’on est simplement là pour applaudir un plan difficile, se tartiner les oreilles d’une musique dégoulinante accompagnant un déluge d’effets numériques – aussi réussis soient-ils – regarder les acteurs du moment porter des costumes qui n’ont d’exotique que le prix qu’ils ont dû coûter, regarder les images exclusives de la dune du Pilat filmée à 19h30, finir sur une longue tirade réchauffée en mode "blablabla mais ça ne fait que commencer" tout en montant le volume de la musique épique (non, le son n'était pas encore au max) pour enchaîner sur un écran noir / directed by Denis Villeneuve, et se dire « oh waw quelle claque ».


Oui, le film est réussi. Dans le fait de ne rien montrer d’original, ne prendre aucun risque. Il est réussi dans le fait de ressembler à ses contemporains, dans le fait de ne pas mettre en colère des fans qui tiennent absolument à ce qu’on reste fidèle à leur précieux, de ne pas décevoir un plus large public jugé trop con pour se farcir un peu de perspective, d’exploration, de naïveté, de créativité, de contre-sens, de poésie. Pas sûr que l’esprit de ce bouquin, au fond, ne soit vraiment respecté.


Ça manque un peu de LSD tout ça. Sur ce, bravo Denis. Quelle claque. Hâte de voir ton adaptation de Plus belle la vie juste pour voir Marseille transformée en Roubaix sous la pluie.

Créée

le 28 sept. 2021

Critique lue 244 fois

Franky Latuile

Écrit par

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