Bienvenue à la séance de Ciné-Sophia où l'on décortique aujourd'hui El Topo, le chef-d'œuvre psychédélique d'Alejandro Jodorowsky.
Si vous pensiez que le western se résumait à Clint Eastwood plissant les yeux sous un soleil de plomb, préparez-vous : ici, le plomb sert à fondre des concepts philosophiques dans un grand chaudron d'acide.
El Topo, c’est l’histoire d’un as de la gâchette tout de noir vêtu qui traverse un désert jonché de cadavres pour défier quatre maîtres du pistolet. Dit comme ça, on dirait du Sergio Leone sous stéroïdes.
En réalité, c'est une allégorie tellement lourde de sens qu'elle ferait couler un porte-avions.
Jodorowsky n'a pas fait un film, il a illustré un traité de phénoménologie de l'illumination. Notre cowboy commence sa quête comme un pur produit de l'ego triomphant. Il veut être le meilleur, le plus fort — le Übermensch (le Surhomme) de Friedrich Nietzsche, mais version spaghetti.
Sauf que pour Nietzsche, le Surhomme crée ses propres valeurs après s'être libéré des vieilles idoles. El Topo, lui, se contente de buter des maîtres spirituels pour leur piquer leurs secrets, ce qui relève plus du plagiat criminel que de l'élévation de l'âme.
C’est là que le film bascule dans une ironie délicieusement cruelle : chaque victoire le laisse plus vide qu'avant. On frôle le concept de la vanité du désir chez Arthur Schopenhauer. El Topo court après la gloire comme un chien après une voiture : une fois qu'il l'a rattrapée, il ne sait pas quoi en faire.
Si Schopenhauer avait vu ce film, il aurait probablement rappelé que "la vie oscille comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l'ennui". El Topo, lui, choisit d'abréger l'ennui à grands coups de revolver.
Après s'être fait trahir et laisser pour mort (une étape obligatoire dans tout bon cheminement mystique qui se respecte), notre héros se réveille des années plus tard dans une grotte, entouré de parias infirmes.
C'est l'heure de la rédemption, de la seconde naissance. Il rase sa barbe de prophète, s'habille en clown et décide de creuser un tunnel pour libérer ces malheureux.
On passe alors sans transition du nihilisme joyeux à l'éthique déontologique d'Immanuel Kant. El Topo découvre l'Impératif Catégorique : il faut agir par pur devoir, pour le bien d'autrui. Mais comme nous sommes chez Jodorowsky, cette morale universalisable se heurte à la bêtise crasse du monde réel. Une fois libérés, les parias descendent en ville et se font massacrer par des bourgeois décadents et bigots.
Moralité de cette fable absurde : le chemin de l'illumination est pavé de bonnes intentions, mais surtout de cadavres. El Topo finit par s'immoler par le feu, réalisant un peu tard que la fusion mystique avec le Tout, c'est sympa sur le papier, mais ça brûle un peu au troisième degré.
En résumé, El Topo est une expérience de pensée fascinante qui prouve qu'entre un philosophe et un cinéaste, il n'y a qu'une différence : le philosophe passe sa vie à chercher la lumière au fond de la caverne de Platon, tandis que Jodorowsky y a carrément installé un projecteur 35mm et des fumigènes.