(Vu le 11/03/26)
Electra Glide in Blue décrit le quotidien d'un policier en moto, au cœur de l'Arizona. Seul film de James William Guercio, ce dernier propose un contre-champ à Easy Rider où John Wintergreen, ce policier idéaliste aux valeurs dignes des héros de western, se voit coincé, pour citer le livre Road Movie USA de Jean-Baptiste Thoret et Bernard Benoliel, entre un mouvement hippie déclinant (les hippies deviennent des trafiquants), une police corrompue qui, derrière un virilisme de façade, cache une profonde impuissance (l'inspecteur) et des êtres désespérés comme cette barmaid alcoolique, actrice ratée d'Hollywood. Le policier est un homme droit dans ses bottes et honnête, mais il paraît anachronique dans cette période en pleine mutation qui ne croit plus aux héros d'antan. Même si l'auteur filme un héros de petite taille, comme une façon de tourner en dérision les héros plus grands des westerns, et qu'il joue avec son rapport fantasmatique à l'uniforme en créant une icône au fétichisme satirique, il montre un homme intègre, qui fait de son mieux pour être un bon policier, mais ayant un rapport pathologique à la loi. C'est un policier qui se trouve dans une période où la police n'est plus respectée à cause des mouvements sociaux dus à la guerre du Vietnam. Une période où ils sont traités (et encore aujourd'hui) de fascistes. Il est ainsi complètement marginalisé et se voit seulement tourner en rond alors qu'il voudrait lui-même sortir de cette solitude mélancolique qui pèse sur l'atmosphère du film.
Pour parfaire ce sentiment, le cinéaste exploite magnifiquement les grands espaces dans lesquels la caméra tente de chercher une place pour John, d'où l'intérêt de sa petite taille qui accentue la complexité de pouvoir le cadrer et donc de le situer dans l'espace pour le faire exister et lui donner une impulsion d'aller de l'avant. Également, l'auteur n'a de cesse de déployer des motifs qui renvoient à un passé révolu et dans lequel les années 1970 ne se retrouvent plus. Il a notamment cette belle idée de changer la couleur de ses plans par instants en transformant l'image vive et saturée digne de La Prisonnière du désert en sépia puis en noir et blanc, comme une façon de renvoyer ces images dans le passé. La fin en est la parfaite illustration puisque l'homme se voit tué presque de façon arbitraire tandis que, dans un lent travelling arrière, la caméra s'éloigne en isolant le corps de John et le Monument Valley qui surplombe l'arrière-plan. Un plan magnifique qui se termine par une figation de l'image, accompagné par une musique élégiaque se demandant comment le monde peut aller mieux et peut réconcilier les uns et les autres.
D'une certaine manière, le plan renvoie au dernier plan de La Prisonnière du désert. Effectivement, John Wintergreen, comme John Wayne dans le film de John Ford, n'a plus sa place dans les États-Unis de son époque. Surtout pour encore citer Road Movie USA, la route prend congé de Wintergreen et donc la caméra prend enfin la route mais toute seule. Car contrairement à la dernière séquence funeste d'Easy Rider qui montrait la mort des deux bikers fusillés par un camion de rednecks et donc l'impossibilité pour eux de s'épanouir dans une Amérique ne voulant pas de leur mode de vie libertaire, Electra Glide in Blue préfère ne pas terminer sur le cadavre et la moto de John qui a été tué par un hippie. La caméra est donc comme coincée entre deux mondes : elle n'est ni du côté du progressisme des hippies s'étant transformé en criminalité, ni du côté d'une police dont les valeurs sont souillées par eux-mêmes et les autres.
L'œuvre est donc passionnante par sa façon d'être difficilement rangée puisqu'on se trouve dans un film pur du Nouvel Hollywood et en même temps un film plus réactionnaire dans ses valeurs. En effet, le film n'a jamais pu être situé puisque les libertaires trouvaient le long-métrage trop conservateur et les conservateurs trop libertaire. C'est à la fois un film existentiel, désillusionné et plombant à la façon d'un Monte Hellman ou Bob Rafelson qui expose une Amérique en lambeaux et abîmée par son contexte mais aussi une œuvre qui, par moment, prend le chemin de L'Inspecteur Harry ou Bullitt et ayant à cœur de défendre les causes nobles de son protagoniste dont on voit bien que la génération des années 1970 ne respecte aucunement. De ce fait, comme son personnage qui s'imagine être ce qu'il n'est pas et cherchant une place qu'il ne trouve pas, Electra Glide in Blue n'a jamais trouvé sa place dans l'histoire du cinéma américain.