Célébrement triste, Tristement célèbre

Elvis Presley n'a pas eu de vie. Il a eu une combustion. Un homme qui a brûlé si fort, si vite, sous tant de regards à la fois, qu'il ne restait plus grand-chose à consumer quand les lumières se sont enfin éteintes à Graceland. Baz Luhrmann le sait, et il en fait son principe de mise en scène : Elvis n'est pas un biopic, c'est une incinération. Deux heures quarante de fièvre, d'excès, de génie et de destruction lente, filmés comme si la caméra elle-même craignait de rater quelque chose.

Ce parti pris stylistique est ce que le film a de plus honnête. Luhrmann ne prétend pas à l'objectivité. Il ne reconstitue pas, il convoque. Chaque plan semble sur le point de déborder, chaque séquence musicale aspire le spectateur dans quelque chose qui tient moins du cinéma que de la transe. On peut trouver ça épuisant. On peut aussi y voir la seule approche cohérente pour raconter un homme dont l'existence entière était une performance, dont la moindre apparition publique était une déflagration. Filmer Elvis avec sobriété aurait été un mensonge.

Mais le film ne serait qu'un feu d'artifice sans la structure qui l'organise, et cette structure, c'est le Colonel Parker. Tom Hanks, méconnaissable sous les prothèses, joue l'impresario comme on jouerait un prédateur patient : jamais menaçant en surface, toujours rassurant, toujours paternaliste, avec dans le regard cette fixité du rapace qui n'a pas besoin de se presser parce qu'il sait que sa proie ne s'échappera pas. Le Colonel est le vrai narrateur du film, et Luhrmann fait de ce choix une proposition morale : c'est lui qui tient le récit, lui qui cadre, lui qui présente. Et en lui laissant cette position, le film dit quelque chose de précis sur la manière dont l'industrie fabrique ses légendes. Elle ne les célèbre pas. Elle les exploite, et elle appelle ça de l'amour.

En face, Austin Butler ne joue pas Elvis. Il le traverse. C'est une distinction importante : l'imitation aurait été morte, figée dans la reproduction d'une iconographie trop connue. Ce que Butler fait est autre chose. Il habite le mouvement, la voix, l'espace physique du personnage avec une conviction qui finit par devenir inquiétante, comme si le rôle avait coûté quelque chose de réel. Sur scène, il est incandescent, ce déhanché qui avait scandalisé l'Amérique puritaine des années cinquante n'est pas un effet de style, c'est une déclaration politique, une revendication du corps noir que la musique avait formé et que l'Amérique blanche voulait domestiquer. Et hors scène, dans les couloirs de Graceland, dans les regards perdus, dans cette façon qu'il a de sembler absent même quand il est là, Butler capte l'autre vérité d'Elvis : celle d'un homme que sa propre légende avait progressivement remplacé.

C'est là que le film est le plus intéressant, et le moins commenté. Elvis Presley n'a pas été détruit malgré sa célébrité. Il a été détruit par la mécanique même qui la produisait. Le Colonel prenait tout. Les décisions, l'argent, l'agenda, les années. Elvis, enfermé dans Graceland comme dans un mausolée de son vivant, continuait à performer parce que c'était la seule chose qui lui restait, la seule preuve qu'il existait encore. Les concerts de Las Vegas, épuisants, répétitifs, rentables, ne sont pas dans ce film une gloire tardive. Ils sont une lente agonie sous les sunlights.

Luhrmann a été critiqué pour l'excès, pour la durée, pour ce montage haché qui refuse de laisser une image respirer plus de trois secondes. Ce n'est pas entièrement injuste. Le film est parfois trop plein, trop chargé, incapable de silence là où le silence aurait tout dit. Mais cette frénésie a quelque chose de juste dans son principe : elle reproduit l'impossibilité de la vie d'Elvis, ce flot ininterrompu de sollicitations, d'obligations, de lumières, qui ne lui a jamais laissé le temps d'être simplement un homme.

Ce qui reste, une fois les dernières notes éteintes, c'est une tristesse étrange. Pas le deuil d'une icône, mais quelque chose de plus intime et de plus dérangeant : le sentiment d'avoir regardé quelqu'un se consumer en sachant qu'on ne pouvait rien faire, et qu'eux non plus ne pouvaient rien faire, et que le public qui les regardait brûler applaudissait. Elvis de Luhrmann n'est pas un hommage. C'est un acte d'accusation déguisé en célébration. Et c'est pour ça qu'il dérange encore après le générique.

LIAMUNIX
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le 20 févr. 2025

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