Enzo
6.3
Enzo

Film de Robin Campillo et Laurent Cantet (2025)

C'est l'histoire d'une obstination ou d'une résignation, sans qu’on ne sache jamais vraiment ce qui relève de l’un ou de l’autre, et de la place qu’on peut donner à sa vie dans le monde d’aujourd’hui. Le corps de jeune buffle du héros porte cette question tout du long du film : comment on change, comment on se muscle, comment on désire, comment l'amour marque la peau, ce que le travail qu’on choisit fait à nos mains, à notre dos. Il y a des scènes très belles, comme ce moment où Enzo se baigne au loin avec ses amis, et que ses parents et leurs amis bourgeois parlent d’eux, de leur choix de vie et de leur inquiétude, perchés sur la colline. C’est une vraie scène de cinéma qui invente une distance à double tranchant : c’est émouvant ces parents qui regardent leurs enfants s’éloigner littéralement d'eux, mais la distance et la hauteur donne l’impression qu’ils observent des insectes, et la violence sociale reprend toute sa place. C'est hélas la seule scène de cette force et de cette cruauté. Je pourrais dire que le film, comme tous les Cantet, est un peu trop gentil avec tout le monde. Serait-il moins fin et émouvant si le personnage du père était plus arrogant et dominateur dans ses réflexes de classe ? C’est une question que je me pose. J’aime moins que le film insiste sur la tonalité sentimentale de la relation père/fils avec ses conflits récurrents, j’aurais préféré qu’il appuie davantage sur l’étrangeté sociale qui s’installe, les regards, le silence qui s’insinue dans la maison. J'ai pensé à la narration suspendue des Bruits de Recife, a-sentimentale et jamais didactique. La famille, chez Kleber Mendonça Filho, est une structure sociale comme une autre. Dans Enzo, c'est un socle indestructible qui permet au scénario de multiplier l'éclatement des conflits. Sa préservation est la chose qui compte pour tout le monde, devant et derrière la caméra.


De fait, l'amour des parents pour leur fils n'est que trop rarement questionné. Il faut qu'il y ait de l'amour, exprimé maladroitement, et donc du conflit qui éclate. La scène de la baignade est réussie précisément parce que le conflit surgit à distance, qu'on observe alors cet amour parental s'exprimer sans frein, abstrayant totalement l'objet de cet amour, le fils plongé dans l'eau et dans le lointain du cadre. Les multiples engueulades avec le père, l’arme factice, le dos cassé, la bagarre avec Vlad, et ces scènes où les personnages se blessent verbalement, demandant énormément aux visages des acteurs au lieu de faire confiance aux silences des corps, et mettent le film sur des rails beaucoup plus balisés que ce qu'il promet. A tout conflit sa détente, à toute expression de colère sa réparation, son apaisement, les câlins du père, la douceur de la mère. Enzo ne suspend jamais son récit à l'observation patiente de la structure (familiale, bourgeoise, familiale donc bourgeoise). Et le film s'en retrouve piégé : Enzo, qui avait pourtant dit avec force ne pas vouloir de cette vie là, partira à New-York, dans un exil organisé par ses parents. Il ne s'agit pas de dire que cette issue n'est pas réaliste (elle l'est) mais qu'elle manque de courage et trahit son personnage. Et ma thèse est que le film s'est enfermé là-dedans en faisant primer la mécanique implacable et verrouillée de son scénario, au lieu de regarder plus patiemment son personnage vivre et, donc, échapper aux carcans.


Le tout début du film est pourtant vraiment courageux : le patron d'Enzo, puissant et dominateur au boulot, se rapetisse physiquement quand il arrive dans la grande maison, devient doux comme un agneau. Alors le regard sur le personnage se complexifie, on rencontre sa peur, sa faille, et à travers lui la faille des autres. Le conflit est là, dans l’image et les corps, et n’a pas besoin d’éclater à travers une série de répliques démonstratives. Car à cette calme et précise contemplation des violences sociales succède une scène catastrophique de repas (motif phare du cinéma français reposant tout sur ses acteurs), avec le père qui sermonne son fils, le fils qui explique pourquoi la maçonnerie, la mère jouant l'arbitre ; surlignant ce qu'on avait compris. C'est beau que Enzo ne soit pas très sûr de sa vocation, et ça pose une belle question : dans la vie, est ce qu’on doit y aller à fond, est ce que le désir ne suffit pas, de se laisser traverser, porter par les choses, de flotter au grés du vent ? Est ce qu'il est possible de vivre comme ça dans le monde d’aujourd’hui, hanté par la précarité, la guerre et la destruction ? Prendre cette question vertigineuse par un biais strictement social et non psychologique est une proposition très juste. Un pauvre ne flotte pas comme un riche. Un riche ne doute pas comme un pauvre, de lui, des autres, du regard de l'être aimé.


Magnifique ce père qui finit par dire à son fils Tu nous méprises, inversant les rôles habituels. Mais il le dirait à la volée, dans l'encadrement d'une porte, comme par exemple le Es tu vraiment un mensch ? de Toni Erdmann, film de crise à bas bruit, ce serait encore plus fort et mystérieux. Enzo balance constamment entre deux cinéma, celui d'une abstraction hantée (les bruits des bombes russes au téléphone, les falaises de la Ciotat, la piscine bleue turquoise, le corps bovin et désirant de l’ado, son bleu sur l’épaule…) et une soumission à l’ordre narratif (donc, la multiplication des scènes de conflit). Il aurait fallu être plus radical narrativement, assumer jusqu’au au bout le minuscule de ces ambitions toutes petites, de ces frôlements, laisser la mise en scène raconter. Le rien qui habite le personnage, ce vide, il aurait fallu l’accompagner formellement. Et cette hésitation se sent énormément dans la mise en scène de Campillo, ses plans toujours trop encadrés, sous cloche, un peu trop chics, jamais aussi concrets qu’ils ne le voudraient. Le film ne fait pleinement confiance à sa mise en scène que quelques moments, le reste du temps les coups de force scénaristes font loi, et ça se sent à l’image : les champs contrechamps sont peu habités, mal rythmés, ça circule pas, les acteurs en roue libre transforment le beau mystère du film en soupe sentimentaliste. Et quand il cherche à suspendre, ça peut être catastrophique (les horribles scènes de danse, aussi horribles que celles qu'il avais commis, déjà, dans 120 battements par minute). La suspension n'est pas qu'une affaire de petites bulles, de récréations formelles. On ne suspend pas à loisir. C'est une quête de chaque instant. Un vrai choix à faire, comme Enzo et sa vie.


B-Lyndon
4
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le 2 juil. 2025

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