Nous sommes en 1976 et David Lynch réalise, avec Eraserhead, le premier film de ce qui deviendra l’une des carrières cinématographiques les plus captivantes du Septième Art. Les obsessions et techniques de l’étudiant plasticien qu’il a été avant de filmer, sautent au visage dès ce premier long-métrage, histoire cauchemardesque sur la famille, l’enfantement et la mort. Sans parler d’influences, le rapprochement avec le mouvement surréaliste du début XXème siècle ne peut manquer d’être fait, tant les thèmes et les techniques de Lynch rappellent tour à tour Un Chien Andalou et L’Âge d’Or.

Eraserhead suit la vie de Henry, homme au regard de fou coincé dans une banlieue ouvrière sordide et sans vie, troublé par une voisine incendiaire et accablé par ce qui lui tient lieu de petite amie. Il n’y a pas de scénario à proprement parlé, Eraserhead est une succession de songes et de symboles, captivants par leur signification et la force de ce qu’ils expriment. Henry devient le fil conducteur des divagations artistiques de David Lynch, une sorte de passeur de rêves et de cauchemars, peut-être même symboliquement le psychanalyste de Lynch lui-même. Le spectateur garde à l’esprit de courtes scènes plutôt qu’une longue histoire, restant marqué par l’atroce enfant dont héritent Henry et sa petite amie Mary, petit être difforme et vulnérable, enfant de l’horreur sortie droit du cerveau malade, mais tellement créatif de David Lynch. Tout comme lui, chacun est fou dans ce film, transformant son film en asile d’aliénés.

Le cinéma tel que Lynch le pratiquera pendant toute sa carrière imprègne déjà Eraserhead de toute son audace et de la folle créativité du réalisateur. Sans franchir aucune limite moralement indéfendable, Lynch va pourtant très loin, mettant son spectateur mal à l’aise et repoussant les limites du rationnel. Le noir et blanc qu’on retrouvera ensuite dans Elephant Man a une seule vocation : renforcer l’aspect lugubre et cauchemardesque du film. Dans l’imaginaire collectif, chacun sait que les couleurs sont signes de vie, le noir et blanc symbolisent la mort. Dans un univers parallèle et hors du temps, le monde de Lynch est agonisant et déborde d’une poésie morbide. Poser des mots sur une œuvre n’ayant pour motif que l’art en tant que performance créatrice est un défit presque impossible à tenir.

Cette singularité poursuit David Lynch encore aujourd’hui, le privant de succès commerciaux qui auraient prolongé sa carrière de cinéaste. L’échec d’Inland Empire le prive désormais de tout potentiel producteur, privant les cinéphiles du monde entier d’un des plus créatifs réalisateurs de sa génération. Eraserhead prend alors valeur de film précurseur tout autant que d’avertissement, un film d’une originalité qui créa David Lynch autant que David Lynch créa le film. Une originalité qui sonne autant la chute que l’avènement d’un génie auquel son œuvre survivra.
Jambalaya
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le 14 juil. 2014

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