Eruption
6.3
Eruption

Film de Pete Ohs (2025)

esthétique de l'intercalaire

Le cinéma romantique classique faisait de la rencontre une secousse capable de modifier durablement une vie. Le sourire de Julia Roberts suffisait à produire un coup de foudre. Une partie du cinéma contemporain semble désormais moins intéressée par l’amour lui-même que par son épuisement : relations instables, affects intermittents, impossibilité pour les corps comme pour les récits de se fixer durablement. Dans The Drama, porté par Robert Pattinson et Zendaya, le couple est mis en crise à l’approche du mariage. C’est dans ce même paysage que s’inscrit Eruption, où cet état de crise affective — là aussi à l’approche d’une demande en mariage — se métaphorise à travers un mouvement tectonique, jusqu’à l’éruption d’un volcan qui donne son titre au film.


Bethany (Charli xcx) est en vacances à Varsovie avec son fiancé (Will Madden) lorsqu’elle recroise Nel (Lena Góra), une amie avec laquelle elle a entretenu une relation passée marquée par une forte tension affective. Leur présence simultanée dans la ville coïncide avec un événement en arrière-plan : l’éruption de l’Etna, motif de trouble diffus qui accompagne sans structurer le récit.


Les images de l’Etna apparaissent régulièrement recouvertes de filtres colorés — rouges, bleus, orangés, jaunes — qui cherchent visiblement à styliser l’éruption, à lui donner une intensité artificielle, presque pop, mais ces variations chromatiques produisent finalement peu de sensations. Elles fonctionnent comme des effets ajoutés après coup, des couches décoratives qui signalent l’émotion davantage qu’elles ne la font réellement exister.


C’est pourtant à partir de ce motif que le film laisse apparaître ce qui pourrait constituer sa véritable logique formelle : une esthétique de l’intercalaire. Ces aplats de couleurs rappellent les feuilles translucides glissées entre les chapitres d’un classeur scolaire ; non pas des images qui prolongent un mouvement, mais des surfaces qui séparent. Toute la mise en scène fonctionne alors sur ce principe d’insertion permanente : scènes brèves, transitions, fragments qui s’accumulent sans jamais vraiment se transformer en expérience. Bethany retrouve Nel presque par hasard à Varsovie ; elles marchent, discutent, disparaissent l’une de l’autre avant de se recroiser plus loin. Le film procède ainsi principalement par coïncidences, bifurcations soudaines, réapparitions successives, sans que ces mouvements ne soient réellement travaillés ou approfondis. Il semble constamment passer d’un état à un autre sans jamais réellement s’y arrêter. Prosaïquement : le film ne fait jamais scène.


Cette logique se retrouve dans le découpage. Pete Ohs privilégie les ellipses, les coupes rapides, les scènes qui commencent tard et s’arrêtent avant leur point de tension. Une séquence nocturne entre Bethany et Nel, l’une des rares où quelque chose pourrait se déposer, est aussitôt désamorcée par le montage puis recouverte d’une désinvolture dialoguée. Même la voix-off participe de ce régime flottant : elle n’approfondit rien, ne densifie aucune intériorité, et maintient une distance constante.


Le problème n’est pas que le film travaille la fragilité des affects ; Before Sunrise ou Frances Ha procédaient eux aussi par hésitation et circulation. Mais chez Linklater ou Baumbach, les durées, les silences et les dialogues produisaient une véritable épaisseur émotionnelle. Eruption reste au stade de l’intuition. L’Etna, pourtant horizon symbolique du récit, demeure abstrait : l’éruption existe comme idée — désir qui ressurgit, secousse intime — sans affecter les corps ni l’espace. Les filtres censés traduire cette intensité produisent peu de sensations : ils continuent surtout de la signaler.


Et pourtant, quelque chose demeure dans cette modestie. Pete Ohs développe un cinéma collectif, artisanal, fabriqué vite, avec peu de moyens et une large place laissée à l’improvisation. Eruption conserve cette légèreté de fabrication : il ne cherche ni le manifeste ni la démonstration. Sa brièveté — 1h11 —, ses coïncidences, ses dérives nocturnes dans Varsovie produisent toutefois une douceur presque estivale.


Reste un film mineur, flottant, parfois gracieux, qui transforme ses affects en surfaces plus qu’en expériences. Peut-être dit-il malgré lui quelque chose de plus large : une époque qui multiplie les secousses émotionnelles, mais peine à leur donner du poids, du temps, ou une mémoire. Comme ses intercalaires colorés, Eruption semble surtout s’intercaler parmi tant d’autres films, participant à une histoire du cinéma qui l’oubliera prestemment.

Pout
4
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le 11 mai 2026

Critique lue 190 fois

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