Le film s'inscrit dans la lignée du mélodrame social pour jeune couple aux abois, tel que Borzage l'avait expérimenté trois ans plus tôt dans BAD GIRL avec moins de bonheur (monsieur se démenait pour travailler la nuit afin de pouvoir payer un bon docteur pour l'accouchement, sans vouloir le dire à madame qui pensait qu'il la trompait).
Frappe ici la construction très bizarre du récit, qui installe d'abord situation et décor provincial : notre héros doit cacher à son patron qu'il vient de se marier, car celui-ci projette de lui faire épouser sa fille. A peine le temps de s'effrayer de ces ficelles vaudevillesques, que voici nos deux tourtereaux débarqués à Berlin dans les (beaux) appartements de la mère du jeune homme, mégère ignoble qui a transformé son salon en lieux de rencontres grivoises. Elle se fait entretenir par un gentil mafieux qui a vite des vues sur la demoiselle, tandis que le damoiseau se fait exploiter dans un job de vendeur payé au pourcentage. Tout ça est assez décousu, mais on peut retenir deux choses :
1/ c'est le film de la rencontre avec Margaret Sullavan, et même si son personnage reste en retrait (elle est enceinte = fragile pendant tout le film), la moindre de ses apparitions inspire à Borzage un lyrisme immédiat : début dans la rue sous des trombes de pluie, pique-nique idyllique dans une nature stroheimienne (avec belle course en travelling latéral), discussion hachée sur un manège à chevaux, terreur nocturne dans le lit conjugal que le mafieux tente de profaner (seuls ses grands yeux brillent au-dessus des draps), apparition resplendissante en robe de soirée dans la maigre soupente (en mode Peau d'âne dans sa cabane). Trois films plus loin, Borzage et Sullavan seront prêts pour le chef d'oeuvre total (MORTAL STORM).
2/ On reste ahuri par la violence avec laquelle est montrée l'humiliation des pauvres, entre les chantages du premier patron, les menaces libidinales du mafieux et le sadisme des clients (un comédien venu juste pour travailler son personnage de "pauvre", se refusant à acheter la moindre fringue). Il est amusant de constater combien, à partir de cette observation clinique, quasi marxiste, le film tente à tout prix d'éviter la lutte des classes : l'agitateur du début, qui prône l'égalité des revenus, est considéré comme un repoussoir (Mlle reproche à son chéri découragé de parler comme ces gens-là); le miséreux dont l'épouse meurt est traité comme un ruffian indécrottable.
Comme dans un autre Borzage situé en Allemagne, TROIS CAMARADES (avec le personnage "militant" de Robert Young), le film se refuse à nommer le communisme, ici visé - alors qu'en 1934 le problème est plutôt le national-socialisme ! Heureusement la frontalité crue des situations et le jeu incroyablement sensible de Douglass Montgomery (bien souvent la larme brillant à l'oeil, un homme qui ose pleurer) remettent la violence capitaliste au centre du film, malgré la morale US individualiste et le retournement final risible avec Deus ex Machina.
Film étonnant, à mi-chemin des plaidoyers sociaux pré-code de la Warner et des grands Borzage lyriques du muet. Le mariage n'est pas totalement consommé, mais la fête est belle.