Quel film ! Commencer par l'évocation du cinéma muet et terminer par cet incroyable travelling panoramique sur l'envers du décor : idée génialissime ! Le cinéaste proclamant son amour pour les fondamentaux de cet art qui fut à ses origines purement visuel et qui doit le rester. Tout dans ce film est factice. Jusqu'au fabuleux rhinocéros transporté dans les cales, comme une métaphore du colossal travail que le réalisateur doit produire pour chacune de ses œuvres, avec ses affres et ses doutes.
Mer factice, ciels factices, navires factices, et des personnages parfois carnavalesques : on est transporté dans un rêve qui se fait tantôt oppressant, tant les menaces extérieures et intérieures abondent. Le film prend place en 1914, à la veille de la Première Guerre mondiale, d'une Europe qui profite des derniers feux de la Belle Époque, comme une époque déjà surranée qui se consumera bientôt dans un feu suicidaire. C'est l'archiduc germanique, grotesque, carnavalesque, qui incarne toute la pompeuse vanité des monarchies bellicistes, qui n'envisagent que la guerre pour projeter leur gloriole ridicule. Quant aux réfugiés serbes, accueillis sur le navire, avec toute leur touchante humanité, ils perturbent les rituels d'une aristocratie déjà morte et ne supportant pas cette promiscuité.
Rappelons enfin que tout ce beau monde est là pour célébrer une défunte, une cantatrice autrefois vénérée, ressuscitée un instant par la magie du cinéma. MUET. Sa voix s'est éteinte. Ne reste que ses cendres.
Fellini est le revers d'une même pièce dont l'avers serait Visconti (ou l'inverse : je n'y mets aucun jugement de valeur): fresques visuelles, références aux spectacles, dont l'opéra, comédie/tragédie humaines, célébrations cérémonielles...
La lumière, dans Et vogue le Navire est de toute beauté, notamment celle orangée, totalement improbable, qui accompagne les couchers de soleil. "Regardez ce dont est capable la technique cinématographique" semble nous dire le maestro qui intervient dans l'histoire même à travers le personnage du narrateur/journaliste Orlando qui s'adresse de manière directe aux spectateurs. Plus besoin d'un personnage intermédiaire sur lequel Fellini se projetait (je pense évidemment aux rôles incarnés par Mastroianni).
Ce film m'émeut énormément. J'espère partager cette émotion.